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P. Peu. Pneu

Lecture performée, Palais de Tokyo, 4 mai 2014

Un peu, un pneu, des pneus, beaucoup, passionnément, beaucoup, un peu, un peu plus de pneus, beaucoup, une montagne de pneus, des montagnes de pneus, comme autant de volcans éteints, la ligne bleue de l’horizon des volcans éteints qui surplombe la ville en creux de Clermont-Ferrand, ville-pneu où je suis né, pneu-né, un 22 juin, à 10 heures du matin, ni trop tôt, ni trop tard, peu de temps après un joli mois de mai, une belle année, où des barricades se sont élevées dans les rues de Paris, où des mots ont fusé de toutes parts, où la parole s’est débridée, où des foyers se sont allumés – «parce qu’il faisait trop froid dans le monde» –, où des piquets de grève se sont dressés devant les usines, où des intellectuels sont venus parler aux ouvriers, où des intellectuels sont venus travailler à l’usine, on les appelait les «établis», ils n’étaient pas dans leur élément, ils ont appris.

C’est comme ici, je ne sais pas si je suis dans mon élément, je ne suis pas un établi, je ne suis plus un commis, oui, c’est vrai, j’ai été l’assistant de Thomas Hirschhorn, pendant cinq ans, ça fait déjà dix ans que j’ai quitté son atelier, il m’a fallu tout ce temps pour faire taire l’ennemi à l’intérieur et sortir enfin de mon terrier, et comprendre enfin que c’était moi l’ennemi, celui qui emprisonne la vie à l’intérieur de son terrier, vérifie tous ses conduits, éteint la flamme, recouvre sa merde encore fumante de terre et de cendre.

 

Perdu la foi entre-temps, perdu du temps, regagné le terrain de l’art il y a peu, il y a pneu, je ne sais pas si je suis un revenant, si je reviens de loin, de toute façon, je n’appartiens pas à ce milieu, ne lui ai jamais appartenu, en revanche, je sais d’où je viens, je viens de Clermont-Ferrand, la ville du pneu, la ville Michelin, la ville où s’est implantée la maison mère en 1889, deux frères, les frères Michelin, André et Edouard.

Quand on approche en train de la ville noire, la ville Michelin, on voit encore les rampes d’essais des pneumatiques, aujourd’hui inusitées, le tracé des pistes où étaient mis à rude épreuve les derniers modèles de pneus, les cités Michelin, le stade Michelin, pendant longtemps, tout le monde à Clermont-Ferrand avait quelqu’un dans sa famille qui travaillait à Michelin, dans la famille Durif, c’étaient mon oncle et ma tante, Tienno et Rolande, mais aujourd’hui, les deux sont morts, et ça fait bien longtemps qu’on ne fabrique plus guère de pneus à Clermont-Ferrand, reste le siège social, 12000 employés, et le dernier descendant de la famille Michelin, Edouard, fils de François Michelin, encore à la tête de l’entreprise il y a peu, est mort le 26 mai 2006 dans un accident, 9000 personnes ont assisté à ses obsèques qui ont eu lieu en la cathédrale de Clermont-Ferrand, déjà Pierre Michelin était décédé en 1937 à la suite d’un accident.

Quand on approche en train de Clermont-Ferrand, par temps clair, on peut voir la ligne bleue des volcans endormis au-dessus de la ville, quand on habite à Clermont-Ferrand, on est heureux quand on a une vue sur le Puy-de-Dôme des fenêtres de son appartement, comme ici à Paris on se vante d’avoir une vue sur la tour Eiffel ou le Sacré Cœur, le Puy-de-Dôme, c’est un peu notre tour Eiffel, avec aussi une antenne de télévision à son sommet, quand j’ai débarqué à vingt ans à Paris, j’ai eu la chance d’habiter une chambre de bonne au septième étage d’un immeuble de la rue Saint-Jacques, avec la tour Eiffel dans l’axe de ma fenêtre, et le mont Valérien au loin, et l’Arc de Triomphe, et l’Arche de la Défense, et des ciels pas possibles les soirs d’orage.

Durant toutes mes années d’études aux Beaux-Arts, j’ai passé plus de temps dans ma chambre à regarder le ciel que dans un atelier vitré des Beaux-Arts, c’est pour cela que j’ai transposé l’espace de ma chambre dans l’espace de l’atelier et que j’en ai fait la matrice de mon travail, aussi mon diplôme a-t-il eu lieu dans l’atelier même où j’avais distillé mes indices et sécrété mes coquilles, j’ai pas fait mieux depuis.

Lors de l’exposition des diplômés, je me suis planté, j’ai raté mon entrée dans le monde de l’art, n’ai pas tardé à m’en détourner, quelques années plus tard, au sortir de l’atelier de Thomas Hirschhorn, je me suis inscrit à Pôle Emploi, pas Pôle Self, Pôle Emploi, ça sert à quoi, je ne sais toujours pas, ah si, cette fois-ci, ça m’a servi à faire un bilan de compétences, la conseillère Pôle Emploi m’a orienté vers un prestataire de service à Montreuil – Avenir créatif, ça ne s'invente pas –, où j’ai rencontré Madame Consenza, avec qui j’ai fait un bilan de compétences, une déesse mère, cent kilos devant moi, elle faisait le poids, elle m’a bien entendu, Madame Consenza, c’est elle qui a eu cette intuition à mon égard : «Je ne l’ai jamais proposé à quiconque, mais à vous, j’ai envie de le proposer, est-ce que vous seriez intéressé de travailler dans les pompes funèbres ?»

Coup de gong, elle m’a réveillé, Madame Consenza, elle m’a remis sur les rails, c’est ainsi que je suis entré dans les pompes funèbres, bien sûr ça m’a pris un peu de temps avant de me décider et d’y aller pour de bon, il a donc fallu me payer la formation, 96 heures pour apprendre le métier d’assistant funéraire, c’est pas lourd, mais c’est sur le terrain qu’on apprend, faut bien un an avant de maîtriser tous les rouages du métier et d’acquérir les automatismes, et d’apprendre tous ces trajets, après coup, je peux dire que je suis entré dans les pompes funèbres comme j’entrerais en religion, c’est mon côté curé refoulé, il me fallait en passer par là pour me remettre dans le mouvement de la vie, en attendant l’heure prochaine de mon éruption, une éruption qui se fait toujours attendre.

Quand j’étais enfant, petit poisson au fond de mon lit, je priais le soir pour que les volcans se réveillent pour de bon et recouvrent Clermont et sa région d’un épais manteau de cendres qui préserve la ville des affronts du temps et transforme ainsi Clermont-Ferrand en Pompéi-de-notre-temps – mourir dans son sommeil, pas le temps de se voir mourir, tous les habitants de Clermont-Ferrand engloutis sous un torrent de laves et de scories, rêve d’enfant.

Devenu grand, j’ai lu, il n’y a pas si longtemps, le beau texte de Nietszche dans Le Gai Savoir intitulé «Nos éruptions», je vais vous le lire, parce qu’il n’est pas si éloigné de mon propos, du feu qui couve sous les mots qui refroidissent au fur et mesure que je les écris :

 

D’innombrables aptitudes que l’humanité s’est appropriées aux stades antérieurs, mais encore si faibles et embryonnaires que nul ne pouvait les percevoir comme acquises, surgissent brusquement à la lumière, longtemps après leur acquisition, peut-être des siècles plus tard : dans l’intervalle elles se sont fortifiées, ont mûri. Il semble qu’à certaines époques, comme à certains hommes, tel talent, telle vertu fassent entièrement défaut : mais qu’on attende seulement jusqu’aux petits-fils et jusqu’aux enfants de ces derniers, si l’on a le temps d’attendre – ils porteront l’intérieur de leurs aïeux en plein jour, cette intériorité dont les aïeux mêmes n’avaient pas le moindre soupçon. Souvent c’est le fils même qui trahit le secret du père : ce dernier se comprend mieux lui-même depuis qu’il a son fils. Nous portons tous en nous des plantations et des jardins secrets ;  et, pour choisir une autre similitude, nous sommes tous des volcans en croissance qui attendent l’heure de leur éruption : – quant à savoir si elle est proche ou lointaine, nul assurément ne le sait, pas même le bon Dieu.

 

«Nul assurément ne le sait» et je ne suis pas venu ici pour tirer mon épingle du jeu, autant chercher une épingle dans une meule de foin, un serpent dans une montagne de pneus, un serpent qui se mord la queue, encore une fois je me sens ici petit poisson, pas à l’abri d’être englouti par un plus gros que moi, particulièrement ici, au Palais de Tokyo, je sens bien que «l’espace peut devenir un poisson qui en mange un autre», aussi, je ne suis plus à l’âge où j’étais petit poisson : «À l’âge où j’étais petit poisson, je n’ai pas été pris./Comme grand poisson, malgré les nasses, personne ne m’a dompté./Aujourd’hui je vagabonde dans l’océan immense.»

Je flotte ici peut-être comme un petit bouchon, je flotte ici peut-être comme dans un habit trop grand, mais je sais aussi que c’est en débloquant ma propre situation que j’en débloquerai «des centaines d’autres, des situations d’époque, ou de l’époque qui est en train de poindre.»

«L’artiste est d’avenir, c’est pourquoi il entraîne», écrit Henri Michaux, c’est lui qui m’a ouvert la voie, c’est lui qui m’a aiguillé vers la voie artistique quand je l’ai lu à quinze ans, mais j’vais pas tout vous déballer comme ça, aussi sec, je vais recouvrir ma meule de foin avec une bâche plastique noire que je vais parsemer de pneus afin qu’elle ne s’envole pas au premier coup de vent, c’est ce que font les paysans dans ma région, c’est fréquent de voir des pneus dans le paysage – comme une ponctuation dans le paysage, maintenant, le paysage est parsemé de rouleaux de foin qui sont aussitôt pris dans un film plastique de couleur, c’est pas vilain, c’est contemporain.

 

À mon tour de me lancer dans l’opération de montage, à mon tour de remonter le temps, de filmer ma meule de foin, de construire ma colonne de pneus pas plus haute que moi, curieux sarcophage, et de rigoler ma vie, et de dévaler la pente et d’avaler tout sur mon passage, déjà assez cabossé comme ça, j’ai à réanimer le nom, le nom du père, le nom du pneu, nom gravé dans ma caboche, Durif, c’est un nom fréquent en Auvergne, ça vient du patois du rué, «du ruisseau», donc, si vous voulez me voir, il faut baisser les yeux, regarder vers le bas, la rigole, là où ça rigole, quant à moi, il me faut disposer les mots devant moi de telle sorte que les portes s’ouvrent, que les verrous sautent, c’est pas gagné, mais j’ai tout à gagner à faire sauter les verrous : Face aux verrous, encore un beau titre d’Henri Michaux, il était fort celui-là pour dégoter des titres qui font mouche, qui font mal.

Le nom du père, le nom du pneu, gonflé de rien, gonflé comme baudruche, la grenouille qui veut se faire aussi grosse que le bœuf, le fils qui veut grossir, se faire aussi gros que le père, faire son trou, gonfler encore un peu, un peu plus, encore un pneu, un corps composé de pneus, un bonhomme de pneus comme un bonhomme de neige, le fameux Bibendum, emblème de l’entreprise Michelin, l’un des plus anciens logos connus, élu logo du siècle en 2000, en revanche, on a peut-être oublié le premier slogan qui lui était associé : Nunc est bibendum, c’est-à-dire «C’est maintenant qu’il faut boire», autrement dit, «À votre santé», tout ça pour dire que les Auvergnats, derrière leur aspect rude, parfois austère, sont des bons vivants, en slogan publicitaire, c’est devenu : «Le pneu Michelin boit l’obstacle», traducteurs, traduisez.

Il paraît que le grand-père paternel, me rappelle le père il y a peu, répliquait :  «Le pneu Michelin boit peut-être l’obstacle, mais il en crève», je l’ai pas connu ce grand-père, mais son humour n’est pas fait pour me déplaire, comme quoi, il a vu clair, Nietzsche, en disant que le petit-fils porte en lui l’intérieur de ses aïeux, à mon tour, donc, de boire l’obstacle.

Sur les sentiers de la création, les obstacles sont nombreux, les épines, les buissons épineux ne manquent pas : «Le buisson d’épines est le vieil obstacle sur ton chemin. Si tu veux avancer, il doit brûler», écrit Kafka dans son journal, ce à quoi Ponge répond :

 

Voici, en somme, un chemin fait d’obstacles, de portes successives, tout en s’exclamant : Curieux ! que des portes soient nécessaires sur ce chemin (à ce cheminement). En somme, il faut que ces mots soient tels que placés par moi, devant moi, comme des portes, ils s’aident eux-mêmes à s’ouvrir (qu’ils soient garnis eux-mêmes de l’œil électronique qui les fasse, à mon passage, à la seule intention de mon passage, s’ouvrir).

 

Merci Ponge, je m’en souviendrai, comme j’ai appris ce matin que les premières plaques de signalisation routière mises en place par Michelin à l’entrée et à la sortie des villes étaient alors dénommées les plaques «Merci», parce qu’à l’époque, on prenait soin de dire «Merci» aux automobilistes à la sortie d’une agglomération – «Veuillez ralentir» à l’entrée, «Merci» à la sortie –, je ne sais plus qui a dit : « L’art, c’est ralentir », autrement dit, l’art de prendre son temps, le temps de faire les choses, de les ruminer assez longtemps avant de les laisser poindre dedans soi, Duras, quant à elle, disait : «Écrire, c’est aller chercher hors de soi ce qui est au-dedans de soi», merci, Marguerite.

Quant au fils qui veut grossir et se faire aussi gros que le père, et trinquer à la santé du père, et boire un à un tous les obstacles sur son chemin, son cuir est-il encore assez épais, non, il n’est pas encore prêt à fendre l’armure, la chambre à air à l’intérieur est encore molle, la peau de son ventre n’est pas encore assez tendue, l’heure ne son éruption n’est pas encore venue.

 

Un jour, bientôt peut-être, vous verrez, je me présenterai à vous gonflé à bloc, sûr de moi, debout, homme debout, Bibendum debout, bien que chancelant d’avoir bu autant d’obstacles, déjà là, la pression est forte, pas encore assez forte, c’est à moi de réguler, c’est à moi de ralentir à l’entrée, de dire merci à la sortie, c’est pas le moment de se laisser impressionner par le monde alentour, quant aux exigences de la puissance environnante...

Il s’agit d’équilibrer la pression à l’intérieur de la chambre à air avec celle, extérieure, toujours plus forte, il suffit de respirer un bon coup, d’aspirer un grand bol d’air avant de commencer à trouer l’air en prenant la parole, et à creuser sa chambre à l’intérieur du volume d’air du Palais de Tokyo, château d’air bourré à craquer, gonflé à bloc, l’animal mou à l’intérieur remue encore, bande encore, n’est pas tout à fait mort, ça respire encore, ça cogne encore à l’intérieur de l’habitacle, il y a quelqu’un à l’intérieur, «il s’emprisonne et s’évade de sa prison», les poumons se remplissent d’un air vicié, je fume comme un pompier, avant, après, le désir de sortir de soi est-il assez fort, pas encore, encore un effort, j’y suis presque, je vais ériger à mon tour mes moules mâliques, mes corps gonflés de rien, reprendre contact avec la région vicieuse, racler un peu plus encore le moule, évider la forme, pour bien faire sentir le vide après le curage lymphatique, parce que dans ma chambre de bonne, j’ai eu le loisir de dessiner des moules, des vulves meurtries, pendant deux ans, quatre cents dessins de chirurgie gynécologique que j’ai exécutés, à ma table, sans broncher, j’en voyais pas le bout, la liste des figures s’allongeait jour après jour, le Professeur Truc ne tarissait pas d’éloges sur mes dessins, alors que j’ai toujours trouvé sa production de pâtes à modeler bien plus intéressante que mes dessins de tâcheron, c’est tout son matériel que je cherche à exhumer ces derniers temps, vingt ans après avoir quitté et la chambre et le Professeur Truc, mais c’est une autre histoire, c’est pas l’endroit pour vous la conter, il ne faudrait pas vendre la peau de l’ours avant de l’avoir tué.

«Ne me secouez pas. Je suis plein de larmes», ce sont les derniers mots d’Henri Calet, avant de rendre son dernier souffle, il avait entouré dans son agenda d’un large trait rouge les dates du vendredi 13 et du samedi 14, c’est comme s’il avait eu une prescience de la date précise de sa mort, puisqu’il est mort d’un arrêt cardiaque dans la nuit du vendredi au samedi, le 14 juillet 1956, à trois heures du matin.

Aussi, me suis-je souvent dit que c’était comme si chacun était regardé par sa propre mort, savait au fond de lui s’il en avait pour longtemps ou pas, quand on voit les carrières fulgurantes de nombreux artistes, Fassbinder, Pasolini, Manzoni, Klein, Gordon Matta Clark, Felix Gonzales-Torres, David Wojnarowicz, on se dit que, d’une vie brève mais intense, ils ont produit une œuvre incandescente, qui brûle encore, ce sont de véritables foyers auprès desquels on peut venir se réchauffer, 

«Être immortels et inexprimés, ou s’exprimer et mourir», écrit Pasolini, à qui je dis merci de s’être exprimé ainsi, de s’être tenu jusqu’au bout de sa vie à cette rage de l’expression : La Rabbia.

 

«Don’t cry, work», disait Warhol, injonction reprise à son compte par Thomas, je l’entends encore la dire, et cela, je peux aussi l’entendre de lui, travailler, c’est une façon de faire taire la plainte, autant de temps que l’énergie est là, Baudelaire le dit autrement : «Il faut travailler, sinon par goût, au moins par désespoir, puisque, tout bien vérifié, travailler est moins ennuyeux que s’amuser», Filliou va plus loin en transformant le travail en jeu, en nous invitant à développer notre génie plutôt que nos talents que d’autres chercheraient à rentabiliser, plus besoin d’attendre l’heure de son éruption, mais la joie de lancer des fusées de temps en temps, des feux d’artifice qui sont lancés de là où on est, sur un toit, dans sa chambre, dans la rue, on peut déjà bricoler pas mal de trucs, avec Filliou, ce qui fait du bien, c’est qu’à chaque fois qu’on le lit, on a le sentiment qu’il s’adresse à nous en tant qu’ami, et qu’au danger de perdre tête, il répond : «Bien sûr que tu est fou. Moi aussi, je suis fou. Je suis complètement fou. Bien sûr que j’ai perdu la tête.»  C’est ce que Robert Filliou a répondu à son ami Emmet Williams quand  celui-ci lui exprimait son inquiétude de devenir fou :

 

Bien sûr que tu es fou. Mais je vais t’expliquer quelque chose : il faut que tu comprennes que tu es fou, et ensuite tu seras autant hors de danger qu’on peut l’être. C’est comme ça que je vis ma vie. Ceux qui sont à plaindre ne sont pas les gens comme toi et moi, non, ce sont ceux qui découvrent tout à coup qu’ils sont fous sans le savoir. Toi, tu sais que tu es fou et tu peux vivre avec. Mais malheur à celui qui disjoncte. On ne disjoncterait jamais si on savait qu’on a déjà disjoncté.

 

C’est ce qu’on appelle un ami, non ? Moi, c’est le Professeur Truc, pour qui j’ai exécuté quatre cents dessins de chirurgie gynécologique, qui m’a rassuré sur mon sort quand il m’a surpris dans ma chambre de bonne le lendemain d’une présentation de mes dessins lors d’une séance critique aux Beaux-Arts. En me voyant blanc comme un linge à ma table, il m’a regardé en riant et m’a dit : «Quoi ? Ils vous ont dit que vous êtes fous. Mais moi aussi je suis fou.» 

Résultat des courses : il ne s’agit pas de jouer au fou, mais de travailler avec les forces de sa folie. Car, c’est de sa folie que l’on tire les plus grandes forces. Ne pas avoir peur de ses propres forces et faire, foncer, se dépenser le plus possible. Aussi, je dis merci à Thomas, Truc, Filliou, de m’avoir transmis cette énergie, le courage de ne pas avoir peur de sa folie, façon de rester en contact avec sa région vicieuse et de maintenir le désir intact.

 

«En phase d’impression», a dit de moi un jour Thomas, combien de temps encore, avant d’arrêter le tapis roulant des impressions, avant de grimper sur le tapis volant, il me faut encore user un peu mes pneus, tirer un peu sur la corde, user mes souliers jusqu’à la corde, et couper la corde qui me relie au ciel, et couper la corde qui me retient au sol, faut-il attendre que la mort opère le montage ultime d’une vie pour en prélever les éléments saillants, le sens d’une vie qui se dérobe à celui qui déroule devant lui le tapis des événements, à quatre pattes, sans trop savoir où il va, alors oui, il est encore temps de remplir sa contenance, d’effectuer sa puissance, bien qu’«un flacon de vingt centilitres ne contiendra jamais autant qu’un litre», un accident est si vite arrivé, une avalanche de pneus, un horizon bouché, une ville noire, calcinée, c’est peut-être cuit, c’est peut-être déjà cuit, je ne vais pas sortir un lapin de mon chapeau, je ne suis pas un magicien.

 

Je suis homme par mes mains et mes pieds, mon ventre, mon cœur de viande, mon estomac dont les nœuds me rejoignent à la putréfaction de la vie. J’ai choisi le domaine de la douleur et de l’ombre comme d’autres celui du rayonnement et de l’entassement de la matière. Je ne travaille pas dans l’étendue d’un domaine quelconque. Je travaille dans l’unique durée.

 

C’est ainsi qu’Antonin Artaud clôt ses Fragments d’un Journal d’Enfer, je dis merci à Antonin Artaud comme je dis merci à Henri Michaux, ah, ces deux-là, je peux y revenir à tout moment, ils réveillent à chaque fois quelque chose en moi, donnent envie de sortir de soi, de larguer les amarres, d’accélérer le tempo, puisque tout est affaire de tempo, rythme et risque vont de pair, le mieux aurait été de danser comme un sioux autour d’un feu, de s’enivrer un peu, mais c’est le genre de choses qui ne se commande pas.

 «Brûle ce que tu as adoré», dit l’un, «Adore ce que tu as brûlé», dit l’autre, n’est-ce pas la meilleure façon de coller à son présent ?

«Faire du cinéma, c’est écrire sur du papier qui brûle», écrit Pasolini, dans son texte Être est-il naturel ?, quant à être artiste, c’est une autre paire de manches, ce n’est pas naturel non plus, même si c’est plus fort que soi, à un moment donné, c’est une décision, une autodétermination, ce n'est jamais acquis une bonne fois pour toutes, même si je ne peux pas faire autrement, même si je ne peux pas faire autre chose, donc, j’ai déjà à être, ce qui suppose de croire en quelque chose d’indestructible en soi, qu’est-ce qui est indestructible en soi, si ce n’est le désir.

L’art est affaire de croyance et «Croire signifie : libérer l’indestructible en soi, ou plus exactement : se libérer, ou plus exactement : être indestructible, ou plus exactement être», écrit Kafka dans son journal, à lui aussi je dis merci. Décidément, ce sont toujours des écrivains qui me rendent l’énergie de poursuivre, de persévérer dans la tâche à accomplir, tâche infinie, façon de reconnaître l’infini qui est en soi, l’infini au-dedans comme au-dehors, et quand on approche, ça brûle, ça rend de l’énergie, c’est pour demain ou c’est pour aujourd’hui ? C’est pour aujourd’hui, quel jour je suis, je suis aujourd’hui, ah oui, je sais, j’ai encore à faire, j’ai tout à faire.

 

Je suis un homme qui a perdu sa vie et qui cherche par tous les moyens à lui faire reprendre sa place. Je suis en quelque sorte l’Excitateur de ma propre vitalité : vitalité qui m’est plus précieuse que la conscience, car ce qui chez les autres hommes n’est que le moyen d’être un Homme est chez moi toute la Raison.

 

Artaud, encore, celui qui a écrit Le Suicidé de la société, celui qui, par l’agencement de ses mots, nous apprend à voir Van Gogh, vous n’avez qu’à traverser la Seine, à vous rendre au Musée d’Orsay, ces deux-là vous y attendent et à eux deux forment un sacré foyer, alimentent le feu sacré, un fragment d’éternité dans un océan de boue, de lave refroidie, le feu couve aussi au coin de la rue, les vendeurs de marrons veillent avec leur brasero dans leur caddy, ils ont le temps de nous observer, comme tous les sans-abri qui campent sur les trottoirs de la ville, ils ne nous tournent pas forcément le dos, ils ne représentent pas forcément les suicidés de la société, ils nous regardent, ils se consument sous nos yeux, et nous ne savons pas trop quoi faire en croisant leur regard, si ce n’est leur tendre une pièce de monnaie, Filliou, le «bon-à-rien, bon-à-tout», a su regarder le clochard et expérimenter à son tour «l’art d’être perdu sans se perdre», en collant au présent, en restant en éveil, en jouant avec les rebuts, les reliefs d’une vie en train de se consumer à vue d’œil, en se tenant à une économie poétique, et rien de plus.

Et rien d’autre que l’empreinte d’un pneu sur la chaussée, parce qu’il n’y a pas de fumée sans feu, pas de chambre à air sans pneu, c’est sûr qu’avec un ou deux pneus autour du cou, je coule, mais si je me cramponne à la chambre à air en guise de bouée, je flotte, c’est sûr,

Et rien ne m’empêche d’apprendre à nager avec celui qui me dit «fais avec moi», car nos seuls maîtres sont ceux qui nous disent «fais avec moi», «et qui, au lieu de nous proposer des gestes à reproduire, surent émettre des signes à développer dans l’hétérogène», merci Deleuze, il ne restait plus que lui à remercier, je me souviens très bien lui avoir adressé  ces derniers mots, au feutre noir sur un carton, pour le Deleuze-Monument de Thomas Hirschhorn : «Tu nous manques, mais on se débrouille», aussi vais-je clore sur ces derniers mots que j’adresse à tous ceux que j’ai cités lors de cette tentative orale que j’aurais voulu bien sûr plus débridée : vous tous que j’ai cités,  vous nous manquez bien un peu, mais on se débrouille, il ne tient qu’à nous de prendre le relais, c’est le moins que l’on puisse faire avec tout ce que vous nous avez légué, à chacun d’inventer son langage, avec ses outils, les moyens qui lui sont propres, et de construire des châteaux d’air, et de déplacer des montagnes de pneus, un pneu après l’autre, peu à peu, l’édifice va s’ériger, les couloirs se dessiner, les parois de la chambre se déplier, c’est ainsi que l’homme se construit son abri, pour se protéger de la pluie, tout en rigolant sa vie, tout en accédant soudain à l’impersonnel qui parle en lui, le  «il» toujours à sa merci, au fond, c’est ce qu’il y a de meilleur en lui :  «Il pleut, c’est tout ce qu’il sait faire

 

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