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Éternité de passage

Cellule de Madame Louise, Carmel de Saint-Denis, 2014

Assistant de Thomas Hirschhorn durant cinq ans, j’ai quitté son atelier au moment du Musée précaire, qu’il avait alors installé à deux pas de son atelier, devant la cité Albinet, à Aubervilliers. Dix ans plus tard, je le retrouve donc au moment de son exposition Flamme éternelle qu’il déploie au Palais de Tokyo : un atelier de 2000 mètres carrés qu’il transforme en agora, en accueillant deux cents intervenants : poètes, penseurs, écrivains. Entre-temps, le seul lien que j’ai maintenu avec Thomas, c’est de lui écrire une lettre chaque début d’année au moment des vœux. Or, il y a quelques semaines, je l’ai croisé au Monoprix à l’angle de ma rue, un lundi, en fin d’après-midi. C’est à ce moment-là qu’il m’a appris l’imminence du projet Flamme éternelle. Quelques jours plus tard, il m’a écrit : «J’espère pouvoir t’accueillir au Palais de Tokyo.» Voilà comment mon nom se retrouve inscrit sur la liste des invités.

Aussi, je démarre au quart de tour en écrivant un texte P. Peu. Pneu, en prenant comme point de départ Clermont-Ferrand, la ville où je suis né : ville Michelin, ville du pneu. Texte que je décide de lire in extenso avec un diaporama en boucle dans mon dos, le dimanche 4 mai 2014, au Palais de Tokyo.

Ce matin, au moment de régler mon médecin, je tombe sur le titre d’une revue posée devant lui sur sa table. Je lis : «Éternité de passage». Titre qui résonne aussitôt dans ma caboche et se télescope avec celui qu’a choisi Thomas pour son exposition. Je le dis à haute voix devant mon médecin, qui me rectifie illico : «Entretien de passage». Ce qui ne m’empêche pas de poursuivre dans ma tête cette soudaine collision : Flamme éternelle/Éternité de passage. Par ricochet, je repense au Musée Précaire Albinet, moment précis où j’ai quitté la Factory Hirschhorn.

Comme Foucault l’a mis au jour en forgeant son concept d’hétérotopie, le musée comme la bibliothèque appartient à cette catégorie de contre-espace qui correspond à un découpage singulier du temps :

 

(...) l’idée de tout accumuler, l’idée, en quelque sorte, d’arrêter le temps, ou plutôt de le laisser se déposer à l’infini dans un certain espace privilégié, l’idée de constituer l’archive générale d’une culture, la volonté d’enfermer dans un lieu tous les temps, toutes les époques, toutes les formes et tous les goûts, l’idée de constituer un espace de tous les temps, comme si cet espace pouvait être lui-même hors du temps (…)

 

Déjà, accoler l’adjectif «précaire» au mot «musée» était un collage qui ouvrait une brèche dans cette épaisseur de temps sédimentés. Et aujourd’hui, en ouvrant l’espace du musée à des «moments d’espace public», à des flux de pensée par nature fugace, Thomas opère un autre montage, retourne comme gant l’espace même de l’institution muséale. À sa volonté première de créer des moments de musée précaire dans l’espace public, il répond aujourd’hui en créant des moments d’espace public à l’intérieur du musée, en accueillant la parole d’auteurs vivants qui arrivent chacun avec leur matière, leurs préoccupations du moment.

D’un côté, il y a donc la pensée qui ne s’arrête jamais et trouve ici un réceptacle, une caisse de résonance ; d’un autre côté, il y a ceux qui nous ont précédé, artistes, penseurs, écrivains, tous morts, à qui Thomas rend hommage dans l’espace public, en usant de la forme vernaculaire de l’autel ou du kiosque bricolé avec les moyens du bord.

 

Il est vrai que nous sommes traversés par les tensions d’une époque et n’entretenons plus guère aujourd’hui de relation intime avec le mot «éternité». Au musée d’art et d’histoire de Saint-Denis, ancien carmel converti en musée, dans la cellule qu’a habité Madame Louise, fille de Louis XV, est inscrit en lettres capitales au-dessus de sa fenêtre le mot «ÉTERNITÉ». Aussi, quand elle ouvrait les yeux chaque matin, c’est le premier mot qu’elle pouvait lire, si ses yeux le lui permettaient sans avoir besoin de chausser une paire de lunettes. Ce n’est pas rien de se lever tous les matins avec ce mot gonflé de rien, gonflé de tout, à portée du regard, comme un rappel, une consolation après une vie de labeur et de souffrances dans le monde d’ici-bas.

Louis XV, accompagné de l’évêque d’Evreux, lors d’une visite au Carmel de Saint-Denis, après avoir pris le temps de considérer les religieuses alignées derrière la grille du chœur, lui aurait dit en riant : «Quand les carmélites regardent, elles regardent bien.» Quant à Madame Louise, depuis sa conversion, elle n’en démordait pas, en affirmant : «Une religieuse obéissante a la clef du Paradis.» Et nombre de sentences parsemées sur les murs blanchis à la chaux du Carmel lui rappelaient l’évidence pour celle qui est animée par la foi : «Qu’importe le temps à qui considère l’éternité Du reste, le mot «éternité» abonde dans les sentences peintes sur les murs du Carmel de Saint-Denis : «Il n’y a de long que ce qui est éternel.» Ce à quoi Baudelaire, en mécréant, répliquerait : «Bien qu’on ait du cœur à l’ouvrage, l’art est long et le temps est court.»

Plus nombreux sont ceux qui, aujourd'hui, se lèvent chaque matin avec le mot «précarité» au-dessus de leur tête. Ils n’ont pas besoin de le voir écrit en grosses lettres au-dessus de leur fenêtre pour se sentir chaque jour regardé par lui. D’ailleurs, ce mot dissout aussitôt les prières qu'on peut lui adresser en se rendant tête la première à son agence Pôle Emploi. C’est ainsi que le mot «éternité» est sorti de nos vies, chacun cherchant déjà ce qu’il va faire de la journée qui lui est donnée à vivre. Le mot «éternité» n’opère plus vraiment dans la tête de ceux qui cherchent à s’orienter dans l’expérience douloureuse de la recherche d’emploi, dans l’espoir d’une place vide, quelque part, qui les attendrait. Quant à ceux qui occupent un emploi, ils sont soumis au temps présent, au temps économique, et n’ont pas le temps de lire de la poésie. L’étau du temps s’est resserré sérieusement, la palette des temps à portée de main n’est plus aussi étendue qu’autrefois. Nous sommes rivés au temps présent, au présentisme, et sommes devenus myopes ou indifférents au temps long. La marge de manœuvre est étroite, l’éternité de passage, «une nuée qui se résout en prose», et rien de plus. «Illusions. Évaporations, fumées. Que le monde est plein de fumées» , écrit Joseph Joubert dans ses carnets. Il ne reste plus à chacun qu’à envoyer ses fusées de là où il est : pétards mouillés ou pensées intermittentes.

 

L’éternité est sous nos pas, nous marchons dessus sans le savoir, et au temps vertical s’est substitué le temps horizontal, long ruban d’asphalte qui n’en finit pas de se dérouler sous nos pas, sous nos pneus, pneus qui enregistrent des milliers de kilomètres avant de rejoindre les cimetières de pneus, quelque part, dans la nature. C’est ainsi que le pneu devient simple rebut, donne du grain à moudre à celui qui s’y colle, car il sait déjà qu’il ne va pas l’éliminer comme ça.

C’est pour cela qu’il est toujours bon de relire Hannah Arendt quand elle nous rappelle que penser demande un peu de courage, du cœur à l’ouvrage. Poussés en avant par les forces du passé, retenus en arrière par les forces du futur, nous sommes précisément situés sur cette brèche, au point d’intersection des forces antagonistes qui nous travaillent de l’intérieur. Il ne tient qu’à nous d’allumer la mèche, de saisir la «force diagonale» qui nous tire de l’inertie et nous libère de ce parallélogramme de forces. C’est en cela que nous sommes tous des volcans en croissance qui attendent l’heure de leur éruption. L’art est peut-être ce qui exige de nous le plus difficile, mais l’art est aussi et surtout ce qui libère les forces de vie que nous avons emprisonnées en nous. C’est pour cela que nous avons besoin des autres, des artistes, des penseurs, pour nous rappeler la tâche à accomplir chaque jour.

L’art est ce qui réveille les volcans endormis que nous sommes devenus. Et les œuvres des artistes sont comme des bombes à retardement qui dérangent notre ordre, font sauter les verrous. Nous sommes tous des éphémères en qui couve une parcelle d’éternité. Alors oui, le musée même est précaire, car il n’accueille que des instants d’éternité, et le visiteur n’est pas à l’abri de passer à côté ou de sentir en lui la déflagration soudaine. Tous les moyens sont bons pour celui qui cherche à éprouver ce qu’il ne soupçonnait pas un instant auparavant. L’art est une croyance qui ne nous laisse pas tranquille autant de temps que nous sommes en vie. L’art attise le foyer intime, ce que nous avons de meilleur en nous. L’art est connaissance : Connaissance par les gouffres.

 
Cahier 2