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Pédé, pédale, pas qu'un peu

Carrousel du Louvre, Paris, 2013

Un peu pédé sur les bords, pas qu’un peu, bien pédé au milieu, bien moelleux, comme un poing serré à l’intérieur, c’est doux comme de la soie, tu t’es limé les ongles, tout s’apprend, tout prend forme, clean colon :

 

Ce qu’une forme peut exprimer n’a de signification pour moi qu’en rapport étroit avec son espace intérieur, vide-plein de son existence, comme le nôtre, qui se complète et prend sens avec l’arrivée de la maturité.

 

«On a son creux ailleurs», on creuse son vide là où on peut, là où l’on devient vieux, le vide se fait sentir bien assez vite, dedans soi et tout autour, ça ne fait pas que du bien, t’as beau te dire, t’as fait de ton mieux, vraiment, te fais pas de bile, c’est pas une raison, tu vas pas nous en faire un fromage, c’est gros comme une maison, c’est l’arbre qui cache la forêt, c’est l’ombre pour la proie,

«Ah, oui, les gens comme vous, ça monte à la capitale, pour vivre leur vie, pour faire la fête aussi», m’a dit droit dans les yeux la conseillère pôle emploi, parce que ça se voit, oui, c’est écrit sur ma figure, les gens comme moi, ça monte à la capitale pour creuser leur vide, chercher la sortie.

Sonne à la porte, attend qu’on t’ouvre, faufile-toi à l’intérieur, passe à la caisse, t’as le choix entre tarif jeune et tarif vieux, fais gaffe, t’es vite vieux, voilà, un ticket pour ta conso, un bracelet avec ton numéro, un sac poubelle pour mettre tes sapes dedans, tu gardes tes chaussures et tes chaussettes, et tu te diriges droit vers le comptoir, bonne soirée, amuse-toi bien.


Après coup, ce qui semble une tentative d’affranchissement n’est que le résultat d’un conditionnement, tu es exactement à la place qu’ils t’ont assignée, tu payes sagement ta taxe à l’entrée, tu ranges soigneusement tes affaires dans le sac poubelle qu’ils t’ont remis, tu tripotes un peu ta queue pour qu’elle se déplie, et tu entres dans le manège. «Là, tout n’est qu’ordre et beauté», tout est fait exprès pour tes ébats furtifs, lumière tamisée et désodorisant de temps en temps pour masquer l’odeur des mâles en rut, l’établissement ne cautionne pas le bareback, gel et préservatifs sont à votre disposition, «Gaz à tous les étages», aquarium pour fumeurs, glory hole, sling, glissez mortels, limez autant de fois que ça ne vous crame pas les burnes, cabines ouvertes, rideau camouflage, t’as vite fait le tour, t’attends ton tour, tu laisses passer ton tour, c’est ton tour, c’est pas ton jour, tu le sens assez vite, ça ne dépend pas que de toi, ça vient aussi des phéromones, une chimie dont tu ignores tout.

Tu ne te réduis pas à une enveloppe physique, tu es constitué d’une succession de couches, une succession de moi, tu t’es construit comme un oignon, avec un vide à l’intérieur, un corps solide, un corps fait de vide, une maison aux courants d’air, tu es traversé par le vent, tu n’enfantes que du vent, à chaque orifice, il y a prise, il y a foule.

Il y a ceux qui font et ceux qui matent, ceux qui suintent et ceux qui coulissent, ici le temps se dilate, il n’y a pas que le temps qui se dilate, c’est pas le moment de se soucier de sa prostate, on est là pour s’ébrouer un peu, se prouver que c’est pas tout à fait mort, qu’on bande encore, c’est comme ça qu’on devient un pédé de métier, un dur à cuire, un cul serré qui ne demande qu’à s’ouvrir, ça mange tout ton temps, tout est sous contrôle, c’est ça ce que tu fais de ta liberté, «non pas se débarrasser de soi mais se consumer», ce contre quoi tu te cognes, appelle-le comme tu voudras, réel, fantôme, fantasme, tu carbures à quoi, une chose est sûre, tu ne carbures pas qu’au pur, ici, les questions qui se posent à toi sont simples, t’es quoi, t’aimes quoi, tu veux quoi, «enculer pour mieux sauter», «je préférerais ne pas».

«Ah, vous, les pédés, vous simulez la gaîté, vous allez dans les bains maures, mais plus vite vous êtes morts, mieux c’est», parole de psychanalyste engoncé dans son fauteuil, je vous le jure, j’ai entendu cela, j’ai tôt fait de foutre le camp, et pourtant, les pédés, ils sont nombreux à s’allonger sur le divan, n’en finissent pas de parler de leur maman, veulent comprendre d’où ça vient, cette orientation sexuelle, au moment où les poils poussent, où la queue se dresse pour un rien, c’est perturbant à la longue, toutes ces queues qui se dressent dans leur tête, d’abord dans leur tête, puis faut aller voir sur le terrain, chercher où elles vont se nicher, dans les vestiaires, les pissotières, les sous-bois, les taillis au bord d’une nationale, maintenant, il y a des sites Internet qui recensent tout ça.

 

C’est pour ça aussi que les gens comme moi montent à la capitale, car ils savent où se ravitailler, profiter de l’anonymat, se fondre dans le décor, c’est ici qu’ils accomplissent leur mue, leurs allées et leurs venues, leurs petits pas, leur saut dans le vide, leur terrain de chasse s’accroît jour après jour, par cercles concentriques, sont méthodiques, ils errent d’abord dans les sous-sols, les jardins publics, les coins d’ombre, parce que c’est plus romantique, mais les lieux de drague dans l’espace public tendent à disparaître, maintenant, il faut payer sa taxe à l’entrée d’établissements spécialisés, et selon son profil, ses goûts, son âge, on sait où aller.

Maintenant, plus besoin de sortir de chez soi, rivé devant son écran, sur la toile, une succession de fenêtres, un espace s’ouvre, un rhizome, une toile trouée de toutes parts, avec des miroirs et des hommes qui se photographient devant leur miroir, avec ou sans la tête, avec leur queue dressée devant le miroir, c’est dans la boîte, c’est enregistré, c’est diffusé sur la toile et ça va tourner en boucle combien de temps comme ça, c’est une autre forme d’errance, une autre forme de contrôle.

« Vivre sans traces », vivre sans laisser de traces n’est plus possible, tout est enregistré, je suis dans un gros œil, un organe hypertrophié, le sentiment d’être incarcéré, le corps devient cage vide, la figure du flâneur s’éloigne.

 

Tout homme porte une chambre en lui. C’est un fait qui peut même se vérifier à l’oreille. Quand un homme marche vite et que l’on écoute attentivement, la nuit peut-être, tout étant silencieux alentour, on entend, par exemple, le brimbalement d’une glace qui n’est pas bien fixée au mur.

 

Quand j’ai débarqué à Paris, au début des années 90, les lieux de drague dans l’espace public étaient plus nombreux qu’aujourd’hui, ça draguait encore au jardin des Tuileries, le long des quais en contrebas, sur l’Ile aux Cygnes, entre le front de Seine et la Maison de la Radio, sous le pont de Grenelle, il y avait encore des mecs en cuir, avec la moustache et le paquet bien en évidence, au jardin du Trocadéro, et puis aussi dans le square Sully-Morland, où j’ai récupéré un soir un mec qui venait de se faire tabasser, les quais d’Austerlitz, où les mecs s’agglutinaient derrière une palissade, où les flics les surprenaient avec leur lampe torche, les sablières un peu plus loin, avec les bassins d’eau turquoise, de beaux terrains de jeu, avec leur population bigarrée, leur bizarrerie, leur rituel, des hétérotopies, oui.

Entre-temps, tous ces lieux ont été ratissés, réhabilités, mis aux normes, sont devenus décors, vides de corps, le temps des lucioles est bel et bien écoulé, les années Sida ont bien décimé, les témoins des années Sida ont modifié leurs trajets dans la ville, trop de fantômes, leurs voix devenues inaudibles, que reste-t-il de ces vies qui s’étiolent, des noms biffés, des cendres.

 

Aujourd’hui, il ne reste plus que le Carrousel du Louvre, encore en activité, aussi bien fréquenté par les messieurs en costard que par les gars en survête qui viennent de plus loin, y restent des plombes, solitaires ou en grappes, backroom à ciel ouvert, n’ont pas tardé à tailler les haies qui abritaient leurs ébats, le trafic n’a pas cessé pour autant, à l’intérieur des haies taillées, les hommes ont creusé des conduits, des niches, la pelouse mise à nu, terre battue, indique les entrées et les sorties, depuis quelque temps, les rats pullulent, les buissons couinent quand on les frôle, les issues de secours du Carrousel sont converties en darkroom, laissées en état le jour, mouchoirs, capotes, étuis, flaques d’urine, merdes, mégots jonchent le sol, durant la journée touristes et pédés esseulés se côtoient sans se voir, les Africains déambulent avec des grappes de Tour Eiffel miniatures aux poignets, les Pakistanais grillent marrons ou maïs selon la saison, leur brasero encastré dans des caddy qu’ils planquent dans les buissons troués, dès l’arrivée des beaux jours, les pelouses sont envahies par des piques-niques et des fêtes estudiantines qui durent jusqu’à tard et perturbent le trafic des pédés en goguette, l’été, ça sent fort l’ammoniaque dans les allées souvent inondées par un système d’arrosage déglingué, reste plus qu’à slalomer entre les flaques d’eau et les rats qui sont ici chez eux, qui sont ici les plus nombreux, lieu historique, lieu touristique, Le Carrousel régurgite rats, hommes et fantômes, il y a de la place pour tout le monde, combien de temps encore ?

«Qui veut quelque chose d’infini ne sait pas ce qu’il veut», mais l’inverse n’est pas vrai, qui ne sait pas ce qu’il veut ne cherche pas forcément quelque chose d’infini.

Tu te cognes assez vite au vide, tu fermes mal, le sol se dérobe sous tes pas, comme une porte horizontale sous tes pas, comme un rat de laboratoire à l’intérieur du dédale, tu te traites toi-même de pédale, tu te traites toi-même, et le lendemain matin, tu t’astreins au parcours santé des mémères en baskets, parcours santé, parcours fléché, tu suis la flèche, elle est dirigée vers le bas, tu descends les yeux fermés, tu te dévêts à l’entrée, tu mets tout ton barda dans un sac plastique noir, tu gardes tes chaussettes, tes chaussures, tu te diriges vers le comptoir, tu montres ton bracelet au barman, il enregistre ton numéro, tu n’as plus qu’à lui donner tes initiales, tu descends direct au sous-sol, premier tour de manège dans le dédale, comme dans le vestiaire d’une salle de gym vidée de ses agrès, ça tourne à vide, ça bande pas mal, tous ces corps gonflés de rien qui se faufilent dans le conduit, se branchent sur le désir d’autrui pour sentir leur propre désir, en s’astiquant leur bel engin avant de le glisser dans le premier étui qui s’ouvre, au fond d’une cabine ou direct sur le ring, tous derrière et lui devant, sexe donnant sur le vide, les quatre fers en l’air, le regard dans le vague, la bande son n’est pas mal non plus, tout cela s’évapore à vue d’œil, le lendemain, il n’y aura plus traces, seuls les acteurs changeront, la routine, le ronron, une affaire qui marche, des couilles en or, les patrons, pédés devenus gras et tristes, se résignent à aller à la salle de muscu pour soigner ce qui reste et délèguent le business à un plus jeune, encore vaillant, pas encore las, turnover du personnel qui perpétue un semblant de jeunesse, un regain d’énergie nécessaire au bon fonctionnement de l’établissement, ouvert sept jours sur sept, bon rendement.

 

«Butoir de vie, impasse sexuelle», «amour physique et sans issue », qui dit mieux, qui dit ce qu’il fait, qui fait ce qu’il dit, qui s’exécute sans broncher, qui s’oublie pas cinq minutes, c’est fait, c’est vite fait, c’est mal fait, c’est vide fait. Désirs mimétiques, mimétisme des désirs qui tournoient autour d’un trou.

«Les lois de nos désirs sont des dés sans loisir» : les lois de nos désirs, les lois, nos désirs, les lois qui obstruent nos désirs, les émiettent, les noient. 

 
Cahier 3