retour
Tentative orale

Documents du Professeur Truc, 1993-1995 

Ce que je vais vous raconter cette fin d’après-midi, c’est un peu de l’histoire ancienne – des histoires déjà maintes fois racontées, mais peut-être vont-elles résonner autrement dans ce contexte. C’est une façon de faire se télescoper passé et présent, d’assumer enfin ce par quoi je me suis fait passer pour pouvoir accéder à mon propre terrain. Le danger, c’est de s’arrêter à un âge de la vie ; cela aussi, je l’ai éprouvé maintes fois.

 

Personne au monde ne peut se plaindre d’avoir été victime de sa sincérité. Mais chacun peut être surpris de constater que sa sincérité l’a mené au-delà de ce qui est permis par la société. C’est une autre affaire.
Personne n’a encore réussi à passer d’une période de sa vie à une autre autrement que par la sincérité. Les moyens de tromper ce passage sont innombrables. Mais la seule chose au monde qui permet à un être de se révéler à lui-même et aux autres, c’est la sincérité qui se trouve à l’intérieur de chacun.

 

Aussi vais-je me tenir à ce programme énoncé par José de Almada-Negreiros dans son roman publié en 1938 – Nom de guerre – que j’ai lu alors que j’étais étudiant aux Beaux-Arts. Le fait est que je n’ai pas appris grand-chose dans cette école, si ce n’est à parler de choses qui n’existaient pas encore ou qui étaient en train de poindre. Par la parole, je pouvais tuer le désir : le désir de faire, le désir de vivre. Les conversations que j’avais alors avec les professeurs n’évitaient pas toujours l’écueil de l’introspection, l’impasse du psychologique – du tout à l’ego. Et comme mon ego était déjà friable, j’ai eu vite fait de racler le moule et d’évider la forme.

 

Si j’ai décidé d’interrompre mes études en fin de troisième année, c’était d’abord pour couper court au soliloque, au solipsisme, et me confronter au monde extérieur, à l’apprentissage d’un métier, quel qu’il soit. J’avais choisi celui de modiste. J’ai donc rencontré un modiste – Jacques Pinturier – qui, lui, aurait rêvé d’être peintre. Avec un nom pareil, il ne pouvait échapper à son destin. Il s’est dérobé cependant à l’exigence de la tâche artistique en devenant modiste, tout en revendiquant ce dernier en tant qu’art majeur. Au fil de la conversation, il a très vite senti qu’il ne me rendrait pas service en me faisant entrer dans son atelier. En me quittant sur le palier, il m’a encouragé à écrire et à glisser une feuille de papier à cigarette entre la mode et l’art. Comme il m’avait été accordé une année de suspension de mes études, j’étais bien embêté, ne savais comment me tourner. C’est à ce moment-là que le Professeur Truc est apparu.

Voisin de palier, il venait chaque soir se réfugier dans la chambre de bonne qui jouxtait la mienne, alors qu’il avait un grand appartement au cinquième étage, avec femme et enfant. Avant qu’il ne me glissât une feuille de papier pliée en quatre sous ma porte à la fin de l’été, je ne connaissais rien de lui. De temps en temps, je le croisais dans l’escalier, sa bonne humeur me désarçonnait, alors que j'étais rarement guilleret.

Il me convia chez lui, dans son appartement du cinquième étage, car il avait quelque chose à me demander. C’est à ce moment-là que j’appris qu’il était chirurgien en gynécologie à l’Hôtel Dieu, qu’il était en train d’écrire un livre de techniques chirurgicales en gynécologie et qu’il avait donc pensé à moi pour illustrer son livre. Il avait repéré des cartons à dessin devant ma porte et en avait déduit que j’avais quelque chose à faire avec le dessin. Or, j’avais précisément suspendu mes études aux Beaux-Arts, parce que je n’arrivais plus à dessiner.

Aussi avais-je le sentiment de me regarder vivre, de me regarder en train de faire, en train de ne rien faire. Entre-temps, j’ai donc appris que ce que l’on fuit, on le retrouve quelque pas plus loin sur son chemin. J’ai accepté la proposition du Professeur Truc, je n’avais pas vraiment le choix. C’était le début d’une histoire dont je ne soupçonnais pas les méandres dans lesquels elle allait m’embarquer. Je n’ai d’ailleurs pas eu le temps de tergiverser, puisqu’une semaine après notre premier entretien, il me glissa à nouveau un mot sous ma porte : «Rendez-vous demain matin, 8 heures, devant le bureau de ma secrétaire, à l’Hôtel Dieu, 2 rue d’Arcole – pour assister à une première opération.»

Je n’avais aucune prédisposition pour le monde de la médecine, j’étais plutôt le genre de mec qui devient blanc comme un linge quand il a à se rendre à l’hôpital. Le Professeur Truc m’a ainsi fait franchir le seuil d’un bloc opératoire, inondé de lumière, dont les fenêtres donnaient sur la Seine. Je ne me suis pas vu arriver dans le bloc opératoire. J’ai endossé l’habit aseptisé, enfilé les chaussons, me suis lavé précautionneusement les mains, une infirmière m’a tendu des gants en latex à l’entrée. Comme j’étais sans doute un peu fébrile, je me suis touché machinalement le visage avec les mains gantées, il a fallu recommencer l’opération. Il est vrai que j’appréhendais l’incision, l’ouverture des chairs, le passage de l’extérieur à l’intérieur du corps. J’avais entraperçu le corps de la patiente, ses poils aux gambettes, son tatouage près du pubis, ses seins oblitérés. Quand le professeur Truc m’invita à approcher, le champ opératoire était déjà en place, un drap vert recouvrait le corps, les chairs écartées, la masse des intestins visible.

J’ai observé leurs gestes, appris à voir l’intérieur d’un corps, le péritoine qui recouvre les organes, l’utérus avec ses trompes et ovaires extirpé de sa gangue à l’aide de fils. Au fur et à mesure, j’ai compris que l’acte chirurgical était pour eux banal : il s’agissait d’une hystérectomie totale par voie abdominale – l’ablation de l’utérus et des ovaires. Ce qui l’était moins, c’était qu’il s’agissait d’une opération en vue d’un changement de sexe. Ce que j’appris quelques jours plus tard en écoutant à la radio une émission sur les transsexuels, c’est qu’autant de femmes se font opérer que d’hommes, et que les démarches administratives pour une femme transsexuelle ne sont enclenchées qu’à partir du moment où cette opération irréversible a eu lieu. Ensuite, bien sûr, d’autres opérations se succèdent en vue de les doter d’un sexe factice, de viriliser leurs traits.

Dans l’élan, j’ai assisté à une deuxième opération, après que le Professeur Truc ait pris le temps de me décrire l’organe singleton de l’utérus dans une coupelle. Cette fois-ci, j’étais présent d’un bout à l’autre de l’opération, ai assisté au tracé sur le ventre, à l’incision, à l’écartement des chairs, à l’acte chirurgical qui consistait à extraire un à un des fibromes internes et externes, certains gros comme des pépins d’orange, d’autres comme des cerises. L’utérus est ensuite recousu et remis en place, sous la masse des intestins.

Il est vrai qu’au moment de sortir de l’Hôtel Dieu, je n’étais plus tout à fait le même, la cigarette que j’ai fumée sur le chemin du retour, en remontant la rue Saint-Jacques, avait un drôle de goût. Soif, faim, la vie reprenait peu à peu le dessus. À partir de ce jour-là, mes dessins ont commencé à se préciser, j’étais tout entier dans le monde du Professeur Truc.

 

J’interromps ici le récit, car j’aimerais le poursuivre sans avoir à lire mes notes. Écrire n’est pas parler, et si l’on écrit pour contrer les paroles, les corriger après coup, je voudrais ici laisser les paroles s’agréger comme elles viennent, dans leur désordonné fondamental. Si «parler est une chance, si parler, c’est rechercher la chance», alors je veux bien me livrer à l’exercice et saisir ma chance, en m’ébrouant un peu au contact d’une flamme que je sais vacillante, flamme qui continuera néanmoins de brûler sans moi. 

 
Cahier 4