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Je suis rif

«Qu'est-ce que je fabrique ?» résonne en moi depuis déjà un moment. Quand on me demande ce que je fais, ce n’est pas toujours simple de répondre. Longtemps, j’ai répondu : «J’ai fait les Beaux-Arts», et puis plus rien. Est-ce que je suis ce que je fais ? Oui, je crois. Je suis ce que j’écris, je suis ce que je lis, tout cela me constitue. Aujourd’hui, je me dis que c’est le moment de sortir de mon abri. Aujourd’hui, je décide de mettre bout à bout des moments de ma vie.

Comme j’ai plutôt une pensée par analogie, je vais donc procéder par montage. Je ne suis pas le premier, pas le dernier, à faire appel à cette méthode. Je me réfère ici à Walter Benjamin et à son Livre des passages :

 

La méthode de ce travail : le montage littéraire. Je n’ai rien à dire. Seulement à montrer. Je ne vais rien dérober de précieux ni m’approprier des formules spirituelles. Mais les guenilles, le rebut : je ne veux pas en faire l’inventaire, mais leur permettre d’obtenir justice de la seule façon possible : en les utilisant.

 

Et comme tout est affaire de tempo, je vais essayer d’être au plus près de mon débit saccadé, en scandant les mots de telle sorte que le vent s’engouffre dans les voiles :

 

Penser signifie chez lui mettre les voiles. La façon dont elles sont mises, voilà ce qui est important. Les mots sont ses voiles. La façon dont ils sont mis les transforme en concept.

 

Je vais donc m’échauffer avec les sentences relevées sur les murs du musée d’art et d’histoire de Saint-Denis et les associer à des citations d’artistes et d’écrivains qui me sont familiers. Façon de machiner des phrases en ouvrant un espace où elles puissent se déployer.

Saint-Denis : «Danger de perdre tête, de perdre tout langage.» Allons-y, décidons d’un point de départ. En ouvrant mes boîtes, en les disposant ici sur ce mur blanc, je cherche à relancer la machine à textes, tout en faisant entrer du silence, tout en cherchant à déglinguer la machine à sentences – machine célibataire perdue dans une colonie pénitenciaire.

Je choisis le mot «cahier», en pensant à ceux de Nijinski qui a ainsi poursuivi sa danse par le tempo de son phrasé : dépense d’énergie en pure perte, mais pas seulement, l’invention d’un langage qui lui est propre.

Et citer, comme le dit Georges Didi-Huberman à propos du travail de Jean-Luc Godard dans Histoire(s) du cinéma, ça n’est rien d’autre que «cadrer dans le langage» :

 

Je veux écrire écrire. Je veux dire dire.
Je veux dire dire, je veux écrire écrire.
Pourquoi ne peut-on parler en rimes, quand on peut parler en rimes. Je suis rime rime rif. Je veux rifa narif. Tu es narif et je suis tarif. Nous sommes rif tu rif nous rif. Tu es dieu et je suis lui. Nous sommes nous vous êtes ils.

 

À mon tour d’ouvrir mon nom en faisant s’engouffrer le vent dans mes voiles :  «Je suis rif.»

 
Cahier 5