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Trop de mots

Notes en vue des visites-performances au musée d'art et d'histoire de Saint-Denis, dans le cadre de l'exposition Chapelle Vidéo 6/Chambres à soi, où est présentée la vidéo Trop de clefs dans une cellule de l'ancien carmel.

Musée d'art et d'histoire de Saint-Denis, 16.03.14

sol & seuils

seuils & portes
portes & fenêtres
fenêtres & vitres
vitres & vitrines
vitrines & cartels
cartels & légendes
légendes & sentences
sentences & silence
silence & prière
prière & solitude
solitude & cellule
cellule & chambre à soi
chambre à soi & soliloque
soliloque & écriture

Musée d'art et d'histoire de Saint-Denis, 16.03.14

Des mots comme autant de clefs pour ouvrir les portes qui scandent notre parcours à l’intérieur du musée d’art et d’histoire de Saint-Denis : «Danger de perdre tête, de perdre tout langage.»

Une visite guidée par des mots-clefs, telle une performance qui cherche à déjouer le sens de la visite et à multiplier les entrées et les sorties dans le dédale du musée. Aussi n’est-il pas interdit de faire un pas de côté, de balayer du regard le sol, de regarder ses pieds.

Dans l’ancien couvent des carmélites, les phrases écrites au mur en lettres d’imprimerie nous regarderont tout au long de notre trajet et ne nous éloigneront pas de notre motif :

 

Les Renards ont leurs tanières
Et les Oiseaux leurs nids,
Mais le Fils de l’homme n’a pas où reposer sa tête. 

 

 J’ai fui, je me suis éloigné,
J’ai établi ma demeure dans la solitude.

 

Ces phrases extraites de la Bible, telles des sentences au-dessus de nos têtes, modifieront certainement la perception du lieu, ralentiront nos pas, creuseront le labyrinthe de nos pas.

Une chambre à soi n’est rien d’autre qu’un espace de silence et de recueillement où tisser nos propres pensées de fil en aiguille. Une association libre à partir des mots des autres, le temps que ceux-ci fassent leur trajet en nous.

À la fin de notre visite, nous y verrons peut-être plus clair dans le fouillis de nos pensées et nous tenterons de former nos propres phrases afin de les écrire à la main sur des rubans de papier.

À chacun sa devise, ses mots, son tempo. Une chambre à soi telle une camera obscura, qui nous donne l’énergie du focus – se concentrer sur l’instant – en produisant à notre tour des instantanés photographiques porteurs de textes : façon d’aiguiser notre regard et de saisir des éclats du monde alentour.

La réalité des carmélites semble si éloignée de la nôtre qu’il nous faudra faire appel à notre imagination pour entrevoir une parcelle de leur monde intérieur, leur façon de scander les jours et les heures. L’occasion de nous interroger sur notre propre rapport au temps : ce que nous faisons de notre temps libre, ce que nous faisons de notre liberté.

Éteignons nos portables – le temps de la visite – et laissons venir les mots, et laissons venir les images avant qu’elles ne se figent dans notre mémoire labile. Et si nos téléphones portables étaient devenus nos chambres à soi : chambres miniatures que l’on porte toujours avec soi, et qui nous empêchent parfois d’être présents à ce que l’on vit, à ce que l’on voit.

 

 

Trop de mots, trop de clefs

Et si les mots étaient trop nombreux pour s’orienter dans le dédale d’un monde muséifié. Et si l’on jouait avec ses mots comme avec ses clefs, pour tromper son ennui à l’intérieur. C’est ce que je voudrais proposer lors de ces visites, comme autant de variations à partir de la réalité qui nous est donnée à voir dans ce couvent des carmélites transformé en musée. Ce sur quoi notre regard bute nous donnera peut-être l’occasion de projeter nos propres ombres sur les parois dénudées de leurs cellules.

 

 

Scénario d'une visite (50’)

Présent à l’entrée du musée, j’accueille les visiteurs en adressant à chacun quelques mots, en endossant l’habit de l’artiste-conférencier, sans pour autant me transformer en maître de cérémonie. Est-ce que je me confectionne un badge pour l’occasion? Ou bien quelques cartons que je manie durant la visite, comme ceux d'un film de cinéma muet. Si quelque chose de burlesque s’introduit dans la visite, ce n’est pas fait pour me déplaire.

Les visiteurs font cercle autour de moi. Je prends la parole, sans lire les quelques notes que j’ai consignées sur des feuilles de papier pliées en quatre au fond de mes poches. Je commence à officier sans pour autant prendre un ton de curé ou adopter le débit accéléré du conférencier. J’explique simplement l’état d’esprit dans lequel je suis à cet instant, le trajet que nous allons faire ensemble dans le musée. Si nécessaire, je déploie rapidement un plan pour montrer où nous sommes, où nous allons, ce que nous allons fabriquer ensemble durant cette petite heure. Je m’efforce de créer une proximité, une connivence, ne cherche en aucun cas à instaurer une relation de hauteur.

Nous allons donc nous diriger vers le premier étage, nous concentrer sur cette partie du musée, ce long couloir qui distribue les cellules de l’ancien couvent des carmélites. L’une d’entre elles a été reconstituée, mais nous ne pourrons y pénétrer : dans l’encadrement de la porte, une paroi vitrée nous sépare de celle-ci. Nous nous interrogerons sur ce dispositif muséal, tenterons de décrire ce que nous voyons derrière cette vitre, imaginerons le mode de vie des carmélites, leurs règles de vie, leur vie en communauté. Est-ce que l’on peut associer leur cellule à une chambre à soi ? L’occasion de réfléchir à ce que celle-ci implique : ce qui relève de l’intime, ce qui relève de l’extime, de la promiscuité. Vie secrète. Se faire discret. Sortir de soi. Fermer sa porte. La part de renoncement. Le dénuement. Le fait de rendre publique un lieu qui, jusque-là, était à l’abri des regards. La scénographie propre au musée : dans un musée, je ne suis pas chez moi, je parle tout bas, je regarde des objets inanimés, je lis des légendes, j’entrevois une parcelle d’un monde depuis longtemps révolu, seuls mon regard, mon imagination et mes quelques connaissances me permettent de relier ces objets entre eux, de me raconter des histoires. Je ne suis pas à l’abri de passer à côté, d’éprouver une fatigue soudaine.

Aussi, dans le second temps de notre pérégrination à l’intérieur de cette section du musée, nous allons nous intéresser à ces phrases écrites à la main en caractères d’imprimerie, qui nous surplombent légèrement, dans les couloirs, les cellules. Nous allons les lire, les enregistrer, en comprendre peu à peu la portée, d’où elles viennent, à qui elles s’adressent, quelle résonance ont-elles aujourd’hui chez les visiteurs. Puis, je demanderai à chacun de choisir une phrase, une citation, une sentence, et inviterai à formuler à son tour une phrase qui serait susceptible de modifier sa façon d’être et d’agir dans sa vie quotidienne. Une phrase qui dit un état du moment, une humeur, une adresse à soi, à l’autre. Une phrase qu’on a envie d’apprendre par cœur et qu’on porte avec soi comme un talisman, une amulette. Une phrase à déplier devant soi ou à se répéter en boucle quand le cœur n’y est pas. Montrer quelque chose de soi, ou bien se parer de mots qui nous protègent du monde extérieur.

 

«Écrire comme forme de la prière», écrit Kafka dans son journal. Une chambre à soi appelle parfois cette écriture de soi, cette écriture de l’intime. L’occasion d’évoquer cette pratique du journal intime et de la confronter à notre manie aujourd’hui de tout dire, de tout montrer, de tout publier illico sur les réseaux sociaux. «Attention, solitude interactive», ai-je entendu il y a quelques jours à la radio. Dire l’importance de la lecture silencieuse, de l'écriture manuscrite dans la construction de soi, de son terreau intime. Je suis fait de ce que je lis, de ce que je recopie à la main, de ce que j’écris, autant que je suis riche des rencontres que je fais dans ma vie de tous les jours. Et parfois j’ai besoin de solitude pour me retrouver, reconstituer mes forces. Je suis fait aussi de ces allées et venues entre le monde intérieur et le monde extérieur.

 

Kafka, dans son Journal, écrit en octobre 1917 :

 

Comme ma connaissance de moi-même est lamentable comparée par exemple à la connaissance que j’ai de ma chambre (soir). Pourquoi ? Il n’y a pas d’observation du monde intérieur qui puisse se comparer à celle du monde extérieur. (…) Le monde intérieur peut seulement se vivre, non se décrire.

 

Pour clore la séance, nous écrirons donc à la main sur des feuilles de papier ou sur des morceaux de carton des phrases qui nous accompagnent, nous soutiennent ou nous redonnent des forces. J’évoquerai alors ma découverte récente des haïkus qui ont été écrits pendant la Grande Guerre : cette façon de saisir l’instant, l’éclat, le détail. Réponse fulgurante de ces soldats-poètes devant l’enlisement de la guerre et l’effondrement d’un monde. Cent ans plus tard, nous ne sommes pas en guerre, ou bien c’est une guerre économique, et je crois que nous n’avons jamais eu autant besoin de poésie pour habiter le monde et libérer la vie que nous avons emprisonnée en nous.

Musée d'art et d'histoire de Saint-denis, 16.03.14

Nous ferons des portraits de chacun avec cette phrase écrite sur un ruban ou une feuille de papier qu’il tiendra dans les mains, devant soi, au-dessus de sa tête, au sol, au mur, à l’endroit qu’il aura choisi et dans la posture qui lui conviendra, selon la tonalité de sa phrase et l’énergie qu’elle réclame : un cri, une prière, une question, une impression, un sentiment, une sensation, un mot d’esprit. «Une belle phrase», dit Georges Didi-Huberman, «est une phrase ouverte, douée de figurabilité, alors qu’un bon mot, ça referme, ça appauvrit le possible.»

Avec une économie de mots, nous allons tenter de faire des phrases qui, mises bout à bout, restitueront quelque chose de ce moment que nous avons partagé, dans ce lieu qui appelle autant au recueillement qu’à un travail de l’imagination. Tel est mon dessein en vous accompagnant ici : ouvrir une brèche entre Autrefois et Maintenant, s’il m’est permis.

 

 

03.01.14

Nous produisons des phrases tous les jours, tout le temps, du matin au soir, et aussi la nuit, elles viennent s’insinuer dans notre sommeil, dans nos rêves, ça parle aussi, ça ne cesse pas de parler, des bribes restent au réveil, mais c’est déjà foutu dès qu’on essaie de les coucher par écrit, la main gauche les efface au fur et à mesure, l’esprit engourdi, la mémoire labile, ça n’arrête pas de parler, jour et nuit, c’est assommant à la fin tout ce boucan à l’intérieur, c’est pour cela qu’il faut chercher à cadrer ces phrases, à les couper en morceaux, à les agencer autrement, pour leur faire dire autre chose que ce qu’elles disent, pour agir dessus, pour en faire un matériau comme un autre, pour faire entendre le vide d’où elles émergent, c’est vertigineux, c’est pour cela aussi qu’il y a des endroits où l’on s’allonge en présence de quelqu’un qui est assis dans notre dos et qui est là pour nous aider à entendre ce que l’on dit, le non-entendu du dit, car c’est précisément là que notre inconscient agit, affleure, frappe à la porte de notre conscience intermittente, de même, quand j’écris, je laisse venir ce qui vient, ne sais pas ce que je vais écrire au moment de m’y mettre, je me mets à écrire, ça vient ou ça ne vient pas, je ne suis pas toujours maître à bord, c’est une question d’entraînement, c’est une question d’échauffement, il y a des phrases qui brûlent, et d’autres, aussitôt proférées, aussitôt refroidies, il y a des gens qui ont l’art de faire des phrases qui frappent, qui font mouche, des phrases qu’on ne comprend pas immédiatement, des phrases comme des bombes à retardement, des exemples maintenant de phrases que je charrie depuis un moment :

 

l’inconscient, c’est ce que qui manque à sa place
la tête est ronde, c’est pour changer d’idée plus facilement
il a quel âge le corps ?
demain, c’est jour zéro
à un moment donné, la vie, c’est répétitif
l’amour, c’est une occupation de l’espace
l’espace est un poisson qui peut en manger un autre
mes mains m’ont gâché la vie
mordre la poussière
l’art est long et le temps est court
vivre, c’est perdre
aimer son prochain comme soi-même
seules les pensées que l’on a en marchant valent quelque chose
à boire et à manger
pas possible
pas et le saut
partir pour partir
décidément, le deuil met le monde en mouvement
aujourd’hui, maman est morte, ou peut-être hier
aimer à loisir, aimer et mourir, au pays qui te ressemble
ton ombre est là, sur ma table, et je ne saurais te dire comment le soleil factice des lampes s’en arrange, je sais que tu es là.

 

 

28.01.14

Scénario des visites-ateliers au musée d'art et d'histoire de Saint-Denis

 Musée d'art et d'histoire de Saint-denis, 13.30.14

Chambre/Chambre à soi

Avant de démarrer la visite proprement dite, je préciserai quel est mon rapport à la chambre et comment résonne en moi le titre de l’exposition Chambres à soi. Expérience de la chambre que j’associe à la lecture du journal de Kafka – «Tout homme porte une chambre en lui…» – et à une écriture cursive : façon de circonscrire un territoire de l’intime et de consolider ses points d’appui.

 

Carmel/Musée

Puis, nous nous dirigerons vers le carmel devenu aujourd’hui musée d’art et d’histoire. J’essaierai alors de mettre au jour les analogies et correspondances entre un carmel et un musée : silence, objets inanimés, reliques du passé, recueillement, mur blanc, seuils et sol.

C’est à ce moment-là que je voudrais interroger notre usage actuel des musées, en me référant ici au livre de Jean Dubuffet – Asphyxiante culture – et à celui Michel Foucault – Le corps utopique, les hétérotopies :

 

l’idée de tout accumuler, l’idée, en quelque sorte, d’arrêter le temps, ou plutôt de le laisser se déposer à l’infini dans un certain espace privilégié / l’idée de constituer un espace de tous les temps, comme si un espace pouvait être lui-même hors du temps…

 

Parler/Écrire

Parler dans un musée à haute voix ne va pas de soi, sauf si on est habilité à le faire lors d’une visite guidée. Aussi vais-je m’autoriser à parler de ce qui m’anime quand j’entre dans un musée. Jeu d’associations libres à partir de bribes d’expériences : pas un mode d’emploi, pas un discours appris, mais plutôt une attention aux détails, une façon de cadrer ce que je vois.
Ici, ce qui frappe dès l’entrée, ce sont les «sentences» peintes à la main sur les murs blancs de l’ancien carmel. La plupart sont extraites de l’Ancien et du Nouveau Testament et peuvent être lues aujourd’hui comme des phrases poétiques qui ouvrent une brèche dans le temps. Habituellement, quand nous croisons des phrases dans nos trajets quotidiens, ce sont le plus souvent des slogans publicitaires. C’est pour cela que j’inviterai chacun des participants à produire ses propres phrases, façon de contrer les injonctions publicitaires en proposant des phrases qui invitent à un temps de réflexion, à un travail de l’imagination. Écrire contre, écrire contre les paroles, les phrases toutes faites.

 

Public/Privé

L’occasion enfin de nous interroger sur l’intrusion du téléphone portable dans notre vie quotidienne, ce que cela a modifié dans notre usage de l’espace public et notre façon d’habiter le temps. Est-ce que le téléphone portable est devenu une chambre à soi ? une sorte de bulle qui nous protège du monde extérieur ? Intérieur, extérieur, les parois sont minces. En effet, les parois entre espace privé et espace public sont devenues si poreuses que nous avons peut-être besoin de renouer avec un temps rien qu’à soi, en recouvrant les parois de notre chambre d’images et de mots qui nous regardent et peuplent notre monde intérieur.

 

Mot/Phrase

Avant d’être peintes directement sur le mur, les sentences étaient autrefois peintes sur des panneaux de bois. Aussi allons-nous écrire à la main nos phrases sur des cartons ou sur des rubans de papier, tels les phylactères dans la peinture ancienne. Des phrases que nous voudrions avoir sous les yeux dans notre chambre, au-dessus de notre table de travail, comme une promesse faite à soi-même, une adresse à l’autre. Une phrase tel un talisman, une amulette, ou bien une incitation à agir.

Nous réfléchirons alors sur la question du format : écrire à la main sur un mince ruban en lettres minuscules ou en gros caractères sur un carton, tels ceux que l’on confectionne lors d’une manifestation dans la rue. Écrire noir sur blanc, ou blanc sur noir. Des mots qui forment une constellation, font image, dessinent un motif ou une figure, tels les calligrammes d'Apollinaire.

Enfin, une prise de vue photographique sera réalisée à la fin de la séance, l’occasion de se mettre en scène dans l’espace du musée et de brandir sa phrase devant soi, au-dessus de sa tête, au sol, au mur, en rapport ou non avec une des sentences présentes dans le dédale du musée.

Je me réfère ici au travail de l’artiste anglaise Gillian Wearing (née en 1963) : «What you want them to say and not signs that say what someone else wants you to say», 1992-1193.

Musée d'art et d'histoire de Saint-Denis, 16.03.14

 
Cahier 7