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Prétendument promenade

À l'occasion de l'exposition Chambres à soi au musée d'art et d'histoire de Saint-Denis au printemps dernier, j'ai relu les notes que j'avais prises l'année de mon diplôme aux Beaux-Arts de Paris. Aujourd'hui, je ne me sens pas si éloigné de ce que je cherchais alors, c'est pour cela que je décide d'en recopier ici les premières pages. Un journal de travail dont j'avais remis un exemplaire à chaque membre du jury à la fin de mon diplôme.

Quant au titre de celui-ci – «prétendument promenade» –, je l'avais prélevé d'une citation du journal de Kafka :

 

L'art se sacrifie et s'annule lui-même : ce qui est fuite devient prétendument promenade, voire attaque.

« prétendument promenade », Énsb-a, Paris, 1997

3 décembre 1996 – Rendez-vous à l’atelier avec Jean-Pierre Criqui.

Notre conversation s’est achevée sur le mot «touffu». Aussi s’agit-il d’essarter. Ou comment matérialiser le plan de la chambre : dépôt de matière grise,  Élevage de poussière. Ou comment rendre visible le champ de mes investigations – lieu d’une introspection.

 

Terrain trouvé, vient l’opération déplacement.
— Henri Michaux

 

Chambre : territoire de l’intime, à l’échelle de mon corps, correspond à mon regard de myope.
Chambre : lieu de toutes les correspondances, associations, projections de mon esprit.
Chambre des échos, où interfèrent les ondes, où se font et se défont les nœuds.
Chambre des cartes, des plans, des projets tenus secrets – gardés pour soi.
Où se consomment, se consument, sont consommés tous les rapports.
Chambre : où ça s’écrit à l’abri, où j’établis mon campement du moment.
Chambre : lieu d’un écart, où je mange, me répare, me repose, reprends, reprise.
Où se déposent : piles de papiers, lettres, photocopies, chapeaux, maquettes, boîtes en carton. Où je dispose de tout un attirail.
Où se sédimentent, se stratifient, se plissent, s’agglomèrent, s’augmentent : enveloppes, poches, scories, écales, coques, peaux mortes.
Formes en papier à la mesure exacte de ma tête, formes striées, formes fossilisées, formes que je nomme «chapeaux», «coquilles mortes».
Partir de ces neuf mètres carrés, de cette chambre alvéolée : sous pente, toit. Partir de cet amas, de ce ramassis, de ces débris : matériaux éboulés, érodés.
Creuser, désencombrer, déblayer, essarter, brûler, vider, aérer, ouvrir fenêtre.

 

Tout oublier. Ouvrir la fenêtre. Vider la chambre. Elle est traversée par le vent. On ne voit que le vide, on cherche dans tous les coins et l’on ne se trouve pas.

 

Comme ma connaissance de moi-même est lamentable comparée par exemple à la connaissance que j’ai de ma chambre (soir). Pourquoi ? Il n’y a pas d’observation du monde intérieur qui puisse se comparer à celle du monde extérieur. (…) Le monde intérieur peut seulement se vivre, non se décrire.

— Franz Kafka, Journal, 1917

 

Le recueillement a besoin de deux chambres : l’une pour l’oubli, l’autre pour le ratage.

— Günter Brus

 

Il faut se servir d’emplacements nombreux, remarquables, bien distincts, et cependant peu éloignés les uns des autres ; employer des images saillantes, à vives arêtes, caractéristiques, qui puissent se présenter d’elles-mêmes et frapper aussitôt notre esprit (…) Les lieux sont les tablettes de cire sur lesquelles on écrit ; les images sont les lettres qu’on y trace, l’arrangement et la disposition de ces images à l’écriture, et la parole à la lecture.
— Cicéron

 

Aussi ai-je à inventer/exhumer l’urne qu’est devenue la chambre. L’espace exigu de la chambre s’est réduit encore – par le travail de la main et de l’imagination – à l’échelle de ma boîte crânienne. La maquette correspondant à l’enveloppe intérieure de celle-ci n’est pas plus grande que le volume d’un chapeau.

Aujourd’hui, elle m’apparaît tel un bloc d’espace-temps, au moment de me laisser prendre par le processus de moulage : le moule du moule du moule. Pensée par analogie et jeu d’associations. Morphogenèse : la forme qui génère la forme. Me revient l’exemple du morceau de cire qui précède «des chapeaux et des manteaux» dans la Méditation seconde de Descartes.

Revenir au travail de la chambre, revenir au travail du chapeau, c’est reprendre à mon compte, c’est en quelque sorte réussir à assumer ses six dernières années passées aux Beaux-Arts, dont deux années de suspension de mes études. C’est dire comment j’ai occupé mon temps – coupé mon temps en morceaux – et de ces fragments, faire quelque chose : monter, préciser ma pensée, en rendre le mouvement. C’est exprimer un sentiment de solitude et la chambre n’en est que la concrétion. C’est rendre compte des heures à tuer le temps, à se tuer aussi un peu, à tuer le plus précieux. C’est expulser ce sentiment de vacance, ce sentiment de «plus rien n’a de sens». C’est décrypter ces heures qui s’étirent, durant lesquelles on sent s’amenuiser ses forces, son désir – son espace se rétrécir –, où l’on ne sent même plus son propre corps, où l’on ne sent plus que le corps creux et froid de sa chambre, dans laquelle on flotte comme dans un habit trop grand.

 

Un habit, c’est une idée qui flotte autour du corps d’un homme.

 

Un homme qui dort.

 

Dire simplement que j’ai passé plus de temps dans ma chambre – rue Saint-Jacques – qu’à l’école, rue Bonaparte. Aujourd’hui, je suis mieux placé pour parler de celle-ci que de celle-là. Si j’avais réussi à me tenir à une place dans un atelier de l’école, je ne serais pas le même aujourd’hui, mon travail serait tout autre, ne serait peut-être «pas moi». Qui sait, qui essaie, expérimente, reste au bord.

Dire ce déplacement, c’est refaire un trajet, c’est risquer l’égarement, le lent recouvrement, l’effacement. C’est retrouver la trace de chacun de ses déplacements dans l’espace et dans le temps. C’est approcher avec les moyens qui sont les miens le travail de l’archéologue. C’est apprendre à se connaître. C’est revivre des événements. C’est assumer son présent, repasser le film des événements, afin de mieux comprendre son présent. C’est aussi exprimer des sentiments.

 

J’expulserai de moi la forme qu’on croyait si bien attachée, composée, coordonnée, assortie à mon entourage et à mes semblables, si dignes, si dignes, mes semblables.
— Henri Michaux

 

Au sentiment d’être coupé du monde, hors du monde – mes pensées ne sont pas de ce monde –, répondre. Dehors, devant, il y a le monde du travail, et je ne sais comment l’appréhender, et je l’appréhende. À l’école, je ne me suis pas vraiment exposé – pas vraiment. J’ai donc attendu l’année de mon diplôme pour envisager un jour vivre de mon travail et accepter le statut d’artiste.

 

Le plus intelligent me paraît être de revoir sa biographie, et corriger en accusant certains traits et généralisant. En somme noter certaines associations d’idées (et cela ne se peut parfaitement que sur soi-même) puis corriger cela, très peu, en donnant le titre, en faussant légèrement l’ensemble : voilà l’art. Dont l’éternité ne résulte que de l’indifférence.
— Francis Ponge, «Proêmes», Gallimard, 1948

 

Ainsi en est-il de tous ceux qui s’expriment d’une façon entièrement subjective sans repentir, et par traces seulement, sans souci de construire et de former leur expression comme une demeure solide, à plusieurs dimensions. Plus durable qu’eux-mêmes. (…) Rien d’extérieur à eux, à leur nécessité, à leur besoin n’est leur œuvre. Rien de disproportionné – d’autre part – à leur être physique. Rien qui ne lui soit nécessaire, obligatoire.
— Francis Ponge, « Escargots », dans Le Parti pris des choses, 1942.

 

C’est le temps qu’il m’importe de restituer, le temps plus que l’espace. Le temps qui me sépare. Espacement, écartement, essartement. Écart, laps, sens.

Le temps qui m’est donné. Le temps qui m’est repris. Le temps de trouver mes points d’appui. Le sentiment d’avoir enfin prise sur les événements. Le temps de se constituer sa biographie. Le temps de l’analyse. Le temps du deuil. Le temps de trouver la juste distance vis-à-vis de ses contemporains. Et à la question – «Quel est votre positionnement ?» – répondre, contrer.

 

L’espace est un corps imaginaire comme le temps un mouvement fictif.

Dire : « dans l’espace », « l’espace est empli de », – c’est définir un corps.

— Paul Valéry, Analecta, 1926

 

Au départ, il s’agit de trouver sa place, d’occuper le terrain, quitte à prendre la place de quelqu’un d’autre, quitte à empiéter sur son territoire, lui pomper l’air. Ensuite, il faut marquer son territoire, l’habiter, quelle qu’en soit la manière, en sécrétant tout le venin nécessaire, toute la bave d’orgueil ou de colère. On peut indifféremment occuper son espace et son temps en peignant, en fabriquant déjà châssis, couleurs, en optant pour le grand format, le format géant ou le cahier intime, en produisant n’importe quel objet à deux ou trois dimensions, qu’il exige soins et patience ou découle tout bonnement d’un ennui féroce, en écoutant la radio à fond, en se dépensant le plus possible, en convoquant tous ses amis, en préparant une mixture qui pue, colle, résine. Ici, tous les sens sont sollicités, la tension est parfois grande. Ici, on l’aura compris, je parle de ce que j’ai pu ressentir les premiers temps, lors de mes brefs passages dans cet archipel d’îles et d’îlots qu’est l’école. Ce qui m’a fait déserter l’atelier, ce qui m’a poussé à me réfugier dans l’abri qu’est vite devenue ma chambre.

Ainsi, l’on comprendra mieux mon parti pris, mon positionnement de candidat-artiste. Ce qu’au départ je subissais, ce qui les premiers temps m’affectait tant, ce sentiment d’impuissance – «ne plus pouvoir pouvoir» , ne plus rien désirer, ne plus savoir où est mon désir. Lent et pernicieux dérèglement de tout mon être, je réussis finalement à le convertir en «quelque chose» qui me ressemble, que je ne déprécie pas aussitôt, et ce, en revenant au centre de mes occupations et préoccupations : la chambre.

«Chambre sous les toits», où ont eu lieu des fouilles archéologiques de 1990 à 1996, où ont été découverts des objets inattendus à cet endroit : des fossiles de chapeaux que l’on apparenterait davantage à des coquillages d’un autre âge, ce qui nous renseigne quelque peu sur le drôle d’animal, mi-mollusque, mi-homme, qui a séjourné dans cette coquille que nous nommerons dès lors : Abri Durif.

 

Dans « ma » chambre.
Cette mienne chambre à fenêtre unique : je suis dans un gros œil.
— Paul Valéry, Tel Quel, Rhumbs, Gallimard, 1960, p. 602

 

D’où vient mon obstination? M’en tenir au récit de la chambre, à ses sécrétions, scories, coquilles, au moulage de celle-ci à échelle réduite, et de ceux-là, les chapeaux. De la même façon, reprendre un travail d’écriture, trop longtemps retenu, et ce, en usant d’un nouvel outil pour moi : l’ordinateur. En reprenant un travail d’écriture, autant dire un travail d’auto-analyse, pour arriver à construire une auto-fiction, une fiction d’artiste. Je pense ici à Gasiorowski, à son Académie Worosis Kiga. De lui, il est permis de dire que sa vie est son œuvre, ou plutôt qu’il a fait de sa vie œuvre d’art, sans rien concéder.

 

LE DIEU MOI

Le moi est une superstition qui s’étend au chapeau, à la canne, à la femme de quelqu’un, et leur communique un caractère sacré, marqué par le possessif.
Mon chapeau exprime une croyance, – (que tel chapeau a des relations mystiques avec le dieu MOI et qu’il y a des actes à moi seul permis qui peuvent s’exercer sur lui).
Mon mal, mon ennemi…
Ce moi touche à tout, se mêle de tout…
Qui se délivrera de ce mot ?
Il y a pourtant des fous qui ont la sagesse de parler d’eux-mêmes à la troisième personne !
Tous les autres sont des possédés, habités par un esprit malin qui prétend s’appeler MOI.
— Paul Valéry, Mauvaises pensées et autres, Gallimard, 1960, p. 879-880

  

L’homme qui prenait sa femme pour un chapeau.

 

C’est le chapeau qui fait l’homme.

 

La parure de la tête. À quel moment est apparu le chapeau ? Quels sens ont été donnés à cet attribut au cours de l’histoire ? Significations distinctes, s’il s’agit de l’attribut féminin ou de l’attribut masculin : possibilités de combiner, d’associer, voire de permuter celles-ci. Multiples interprétations du port du chapeau à telle ou telle époque, dans telle ou telle civilisation. Aussi est-il aisé de se perdre dans l’étude de ce curieux météore, danger d’autant plus grand que cela touche à des sphères de connaissances qui excèdent mes capacités, une vie n’y suffirait pas.

Nous nous tiendrons au chapeau pris au mot, au compte tenu du mot, plus encore qu'au mot d’esprit. Par là, nous nous souviendrons de la leçon de choses, du Parti pris des choses de Francis Ponge. Nous nous inspirerons de sa méthode, avec la modestie que cela exige, en prenant conscience de ses limites, en se donnant des règles du jeu. En accord avec ses compétences, ses moments d’absence, son corps, son intelligence.

 

Mon chapeau du quartier latin. Nom de Dieu. Il faut camper son personnage. Il me faut des gants puce. Vous étiez étudiant, n’est-ce pas ? En quoi, au nom de l’autre diable ? Pécéenne. P.C.N. vous savez : physiques, chimiques et naturelles. Aha ! Vous mangiez vos huit sols de mou en civet, ta marmite d’Égypte pleine de viande, coude à coude avec les automédons roteurs. Dites seulement de votre ton le plus naturel : quand j’étais à Paris, boul’Mich’, j’avais l’habitude de. Oui, l’habitude de porter sur vous des tickets oblitérés pour établir un alibi si on vous arrêtait à la suite d’un assassinat quelconque. La Justice. La nuit du dix-sept Février 1904 le prévenu a été vu par deux témoins. C’est un autre qui ‘a fait : un autre moi. Chapeau, cravate, pardessus, nez. Lui, c’est moi. Il me semble que vous vous êtes embêté là-bas.
— James Joyce, Ulysse, Gallimard, 1957, p. 62-63

 

Revenir au travail du chapeau, c’est en quelque sorte revenir idéalement au premier dessin. «Ils» n’y ont vu qu’un chapeau, j’étais seul à y voir «autre chose». Aussi ai-je abandonné le dessin à mon retour de Marseille.

 
Cahier 8