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Le monde finira, pas lui

Chapeaux au sol, Galerie Bernard Jordan, Paris, 1998

Si quelqu’un meurt et ne laisse derrière lui qu’un chapeau, telle une coquille vide, si j’hérite de son chapeau, vais-je oser le porter à mon tour ? Vais-je oser porter le chapeau d’un mort ? Un chapeau, dont la forme s’est racornie au fil des ans, réceptacle de ses pensées et de ses humeurs changeantes. Un chapeau qui a pris l’empreinte de son crâne, s’est enduit de la crasse de son cuir. 

Un chapeau soudain exhibé comme trophée sur une étagère. Forme fossile, il ne reste plus qu’à l’animer. Il serait mieux de l’aimer pour ce qu’il est que pour ce qu’il représente à mes yeux. C’est le chapeau de mon grand-père, c’est le chapeau d’un inconnu, qu’importe. Ou bien il m’importe d’en connaître le propriétaire et il est aussitôt empli de souvenirs, d’odeurs, de pensées vivantes et mortes. Pour celui qui s’y penche, le machine en tous sens, un chapeau n’est jamais tout à fait un objet anodin – tour à tour animé et inanimé, présence et absence. Toujours à portée de la main, il l’attire à lui, aimante son regard.

Au crâne-vanité, je préfère encore le chapeau, car il en est en quelque sorte la contre-forme, muette et bourdonnante. Il a beau être fabriqué en série, il devient assez vite, par les soins qu’il réclame, les temps qu’il emmagasine, une pièce unique. Il porte en lui l’intérieur de l’aïeul, ses gestes répétés, ses pensées ressassées. 

 

C’est le chapeau qui fait l’homme, ou bien c’est L’homme qui prenait sa femme pour un chapeau, ou bien c’est l’homme qui, en perdant son bel attribut, devient invisible aux yeux de ses contemporains. Le chapeau n’est pas un masque, il est même un «anti-masque» – parole de modiste. Le chapeau, par son large bord, cadre le regard de celui qui le porte : son champ de vision ainsi circonscrit, c’est avec lui qu’il apprend à voir le monde alentour. Quand il sort de chez lui muni de son chapeau et entreprend une promenade propice aux ruminations, sa tête bien au chaud, il ne craint pas les courants d’air, pas plus que l’affront des regards croisés dans la rue. Il transporte avec lui un monde qu’il ne partage qu’avec ceux dont le regard n’est pas intrus. 

Qu’est-ce qui se passe sous le chapeau de mon prochain ? Ça, je ne le saurai jamais. Plus je m’en détournerai, plus mon vis-à-vis se sentira libre de m’en livrer quelques éclats, quelques bribes d’un récit sans cesse interrompu. Il posera alors son chapeau sur la banquette, la conversation s’enclenchera. À aucun moment, le chapeau ne doit devenir objet de fixation, idée fixe. 

Parler à côté de son chapeau provoque l’hilarité ou encore un sentiment d’étrange familiarité qui opère cet entre-deux que la conversation exige. Au moment de clore celle-ci, l’homme reprend son chapeau, le visse machinalement sur sa tête, serre la main de celui qui l’a distrait un moment de son souci. Entre-temps, le chapeau s’est refroidi. Il ne va pas tarder cependant à s’échauffer à nouveau au contact du crâne garni de ses pensées en boucle. C’est ainsi que l’homme promène son chapeau, lui fait prendre l’air.

 

Pourquoi le chapeau appelle-t-il une pensée par analogie ? Images et mots, jetés pêle-mêle, comme pièces de monnaie dans le récipient posé devant soi, à même le sol. D’un chapeau l’autre, de forme identique, il est aisé d’entrevoir une «différence séparative infra mince», voire un «coefficient d’art». Autrefois, la figure de l’écrivain comme celle du peintre était souvent associée à une silhouette ponctuée d’un chapeau : «Bonjour, Monsieur Courbet.» Le salut du peintre résiderait-il alors dans l’usage qu’il fait de son chapeau ?

Si l’artiste prend en réparation le monde à l’intérieur de son atelier, cela exige de lui de longues heures de silence, un temps long de recueillement : il ne souffre pas d’être diverti par des visiteurs inopportuns. Une fois la tâche accomplie, l’artiste sort de son abri, s’accorde promenades solitaires ou conversations animées dans un café voisin de son atelier. Muni de son chapeau, il lui confie alors ses pensées, ses doutes, n’est jamais tout à fait seul avec lui-même. Parfois, il ne trouve rien de mieux que de parler à son chapeau, afin de garder pour lui ce qu’il ne peut pas partager avec le premier venu. Le plus souvent, l’artiste gagne à se faire discret. Il n’est pas là non plus pour amuser la galerie ou chercher à coïncider avec l’image du pitre – «bon-à-rien, bon-à-tout» – que ses semblables attendent de lui lors de mondanités qui l’ennuient et lui font perdre le fil de ses pensées.

Robert Filliou, qui n’est pas économe de son temps avec ses amis, n’a pas peur de ne rien faire. De cette capacité à accueillir ce qui vient, il puise la matière même de son travail.  Ainsi, il décide un beau jour de faire entrer tout son monde dans un chapeau, de transformer celui-ci en galerie portative. D’une vieille casquette, il fait une Galerie Légitime – Couvre-chef(s)-d’œuvre(s). Un coup de tampon et le tour est joué. Il trimballe celle-ci où bon lui semble, en montrant, à qui veut bien les voir, ses œuvres miniatures ainsi que celles de ses amis. La modestie de son geste attire la sympathie. Car, comme l’écrit Jean-Luc Nancy : «Il n’y a de sens que partagé.»

Marcel Broodthaers, quant à lui, perfore un chapeau en son pli central : trou noir sur chapeau peint en blanc collé sur toile tendue sur châssis. Par ce geste de peintre, que fait-il apparaître : le trou de l’être, l’être du chapeau ? Ici, le chapeau devient leurre. Chapeau blanc.

Quelques décennies plus tard, Michel François retourne un chapeau, en remplit sa cavité d’une matière grise à la surface de laquelle il laisse les empreintes de ses doigts. La main de l’artiste, en modelant ce bloc de cire, exhibe la plasticité du cerveau qui ne cesse de se modifier en résistant à la pression du monde extérieur. Chapeau noir.

«Ce qu’une forme peut exprimer n’a de signification pour moi qu’en rapport étroit avec cet espace intérieur, vide-plein de son existence, comme la nôtre, qui se complète et prend sens avec l’arrivée de la maturité», écrit Lygia Clark. Aussi serais-je tenté d’appliquer sa réflexion au curieux météore qu’est le chapeau – qui contient en son for intérieur cet éclair d’infini matérialisé dans le fini. Le chapeau garde l’empreinte de l’objet solide dont il vient épouser la forme autant que des oscillations des pensées invisibles qu’il recouvre.

Descartes, dans ses Méditations, en se penchant à sa fenêtre et en ne voyant se mouvoir dans la rue que des chapeaux et des manteaux, s’interroge à haute voix : «... et cependant que vois-je de cette fenêtre, sinon des chapeaux et des manteaux, qui peuvent couvrir des spectres ou des hommes feints qui ne se remuent que par ressorts. Mais je juge que ce sont de vrais hommes ; et ainsi je comprends, par la seule puissance de juger qui réside en mon esprit, ce que je croyais voir de mes yeux.»

Ce à quoi Mallarmé répond : «Le monde finirait, pas le chapeau : probablement même il exista de tous temps, à l’état invisible. Aujourd’hui, chacun ne passe-t-il pas à côté sans l’apercevoir.»

Au pays des chapeaux et des manteaux, l’invisible est roi et le jeu des possibles infini. Seules les sécrétions des artistes rendent compte du travail invisible du chapeau – objet de toutes les mues et métamorphoses, bien plus que métaphore commode destinée à boucher le trou de l’être. Le chapeau est un pli que la conscience, un jour, a omis de restituer à celui qui le manie sans le voir. Seul l’entêtement d’un professeur Hammer dans son Académie Worosis Kiga résiste aux emballements du moment, en convoquant toute l’élite artistique à plancher sur le thème du chapeau pour passer en classe supérieure. C’est ainsi que Gasiorowski a salué la peinture par le geste répété de représenter un chapeau en suspens, sans pour autant entamer l’énergie propre au peintre face à son médium. Au danger de perdre tête, de perdre tout langage, le poète répond en rendant hommage à l’être du chapeau qui n’est pas réductible au mot d’esprit auquel il est trop tentant de l’associer. À son ami Jung, Freud, en sortant de la boutique d’un chapelier, s’exclama : «Ah, la vie est un chapeau neuf !»

À ce contentement de soi trop hâtif, je préfère encore l’inquiétude de Francis Ponge quand, au détour d’une phrase, il nous interpelle : «Tu ne seras pas, mon fils, de ces insensés qui, pour avoir voulu se précipiter au secours de leur chapeau, perdirent la tête.»

Ainsi, le chapeau condense l’expression d’un mouvement, le geste vif et fugace de «dessiner en l’air, de la main et sans littérature, le mouvement ascendant et sagement enroulé» d’une spirale ou d’un ruban de Möbius. En effet, depuis le temps que j’observe le chapeau dans ses mues successives, je ne peux le dissocier de la figure d’un huit intérieur qui viendrait en animer la forme, se cogner à ses parois internes.

Et je me souviens encore de ces lignes en bas de page d’un texte de Dominique Fourcade sur le Portrait de Greta Prozor peint par Matisse en 1916 : «Comment faire tenir tant de choses, tant de peinture, en haut du tableau, sans que celui-ci bascule ? Comment décomposer du sculptural (un chapeau) en pictural ?» 

Dès lors, le chapeau est bien plus qu’un motif pour le peintre. Il désigne quelque chose de son étonnement devant le monde, en l’obligeant à rendre compte de ses variations infinies – à partir du moment où il s’applique à peindre le basculement de sa perception devant le visage qui soudain lui fait face. La tête devient alors le socle figuratif d’une sculpture abstraite.

Au moment où le chapeau a déserté nos rues et nous fait signe dans de nombreux tableaux, il serait temps d’organiser une exposition en conviant peintres et poètes qui gravitent autour à toutes les époques, en lui accordant une attention sans cesse renouvelée, en se posant à son sujet un tas de questions. Car, une chose est sûre : «Le monde finira, pas lui.»

 

Texte publié dans la revue Beautés, Galerie Jean Fournier, 2014

 

C’est le chapeau qui fait l’homme, Max Ernst, MoMA, New York, 1920
L’homme qui prenait sa femme pour un chapeau, Olivier Sachs, Le Seuil, 1985
Chapeau=anti-masque, parole du modiste Jacques Pinturier, 1991-1993
Différence séparative infra mince, Marcel Duchamp, Notes, Flammarion, 1999, p. 33
La rencontre ou Bonjour, Monsieur Courbet,  Gustave Courbet, 1854
Galerie légitime – Couvre-chef(s)-d’œuvre(s), Robert Filliou, 1962
Chapeau blanc, Marcel Broodthaers, 1965
Chapeau noir, Michel François, 1989
La Déclosion, Jean-Luc Nancy, Galilée, 2005
Le vide-plein, Lygia Clark, Jornal do Brasil,1960
Méditations métaphysiques, René Descartes, 1641, Flammarion, 2009
Le monde finira, pas lui, Mallarmé, Sur le chapeau haut de forme, in Proses diverses, 1896-1898
Académie Worosis Kiga, Gérard Gasiorowski, 1975-1980
Du vent, Francis Ponge, Nouveau nouveau recueil, 1940-1975, Gallimard, 1992, p. 46
Dessiner en l’air, Fernando Pessoa, Le Livre de l’intranquillité, Christian Bourgois, 1999, p. 143
Du chapeau comme interprétation du monde, Dominique Fourcade, Cahiers du MNAM, n°11, 1983 

 
Cahier 9