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Sacré géranium, Nicolas Momein

Nicolas Momein, Sacré géranium, Galerie WhiteProjects, 2013

Travailler par affinités, se rendre poreux au travail de l’autre, à l’économie de temps qui lui est propre, c’est la position que Nicolas Momein a précisée lors de sa résidence à La Galerie de Noisy-le-Sec, en sortant de son atelier et en choisissant de travailler avec des artisans de la région parisienne : Frédéric Vigy, menuisier métallique à Montreuil, des employés de la société Montreuil Epoxy, Stéphanie Léger du service des espaces verts à Noisy-le-Sec, l’atelier de découpe de bois Les fils de J. George à Bagnolet.

Quand les attitudes deviennent formes (1), quand les formes résultent de l’enregistrement de gestes prélevés sur place, en connivence avec ceux qui les produisent et les offrent au regard de celui qui est venu les surprendre dans leur environnement de travail – là où ils passent plus de temps que chez eux.

 

«Terrain trouvé, vient l’opération déplacement.» (2) Oui, c’est bel et bien un déplacement quant à sa pratique d’atelier que Nicolas Momein a opéré, en prenant le temps d’entrer en contact avec les personnes qui acceptent le protocole qu’il met en place, puis en observant le travail de chacun avant de se décider à faire quelque chose de ce qui se joue entre les deux. Faire quelque chose du temps compté qui s’insinue entre les deux, faire quelque chose de la confiance que l’artisan lui témoigne. Façon de mettre au jour l’intelligence à l’œuvre dans le procès de production. «Et le travail lui-même prend alors la parole.» (3)

Une fois le processus enclenché, il n’y a qu’à laisser faire, à laisser venir les gestes. Il s’agit autant d’un travail de relevé que d’un art de la discrétion : «glisser subrepticement des êtres et des choses vers les relations qu’ils produisent. En quelque sorte un nouvel amour des apparences sans qu’il n’y ait rien en dessous d’elles qui apparaisse.» (4) 

 

Oui, c’est cela qui retient le regardeur quand il est confronté au travail de Nicolas Momein : une attention aux couches de temps dont chaque objet est fait, qu’il emmagasine et restitue en donnant à voir les aspérités, les accidents de la surface qui garde l’empreinte d’un geste soudain ou d’une action répétée sur la durée. Quand il prélève des objets tels des «consommables», que ce soient des savons dont la forme est réduite au dernier moment par le moule qui les expulse un à un, ou des pierres de sel que les vaches lèchent consciencieusement dans les champs, il opère à chaque fois un micro-déplacement qui contraint la forme à se montrer telle qu’elle est, dans sa fragilité et son unicité. Un produit manufacturé qui devient aussi bien un ready-made légèrement modifié qu’une pièce unique, un morceau de temps sédimenté.

Par l’acuité de son regard et sa formation polytechnique, Nicolas Momein fait apparaître une invasion de qualités sécrétées par l’objet lui-même. Car si «deux formes dans un même moule diffèrent entre elles d’une valeur séparative infra mince», comme nous a appris à le voir Marcel Duchamp, une fois jeté dans le monde, l’objet pâtit de ses différents usages, le temps agit sur lui, il se consume sous nos yeux, sauf si le processus de dislocation-dissolution est interrompu par l’artiste.

De cette attention aux objets les plus ordinaires, Nicolas Momein fait son trésor de formes, en se tenant à une économie de gestes. Ensuite, il ne lui reste plus qu’à disposer ces objets devant lui, sur une planche à hauteur du regard, ou bien au sol, jusqu’à ce que chacun génère son propre espace autour de lui, jusqu’à ce que chacun jubile de se voir ainsi mis à nu.

Nicolas Momein, Sacré géranium, Galerie WhiteProjects, 2013

Dans la galerie WhiteProjects, le plancher dès l’entrée est recouvert de rectangles de verre feuilleté découpés dans des pare-brises, puis accolés, sur lesquels le visiteur marche plus lentement, en se regardant marcher, en contournant des formes géométriques posées à même le sol. Des obstacles qui, par leur échelle et le geste du tapissier qui les a recouverts de serviette-éponge, les rendent aussitôt familiers : objets réparés avec les moyens du bord, domestiqués par l’action du corps.

Quant aux pantoufles emboîtées l’une dans l’autre, elles sont cousues de telle sorte à former un fossile arrêté dans son élan. «Un pas de plus pour se perdre et on se trouve.» (5)

Tandis qu’il avance dans la galerie en tâtant le terrain avec ses pieds bien chaussés et ses semelles qui grincent, apparaît devant lui une écriture de savons ciselés, alignés sur une planche qui les présente tels des trophées, des objets de collection. Il s’interroge alors sur L’auteur comme producteur, se pose un tas de questions – des questions bien trop compliquées devant des objets si désarmés.

En même temps, il se sent regardé, son sens de l’humour est convoqué. Il respire à nouveau, l’air circule entre les objets. Il se sent enfin chez lui, le terrain n’est pas miné. L’artiste ne cherche pas ici à l’impressionner avec des bibelots clinquants, qui transpirent le savoir-faire et l’habileté de mains expertes en choses de l’art.

Quand il découvre les titres des œuvres, alors là, il est carrément rassuré sur les intentions de l’auteur qui ne s’encombre pas d’un esprit de sérieux et semble manier les mots avec autant de légèreté que ses objets faits main. Au fond de lui, quelque chose jubile, il s’autoriserait presque à sautiller. Il ne sait pas qui remercier. Il se tourne alors vers la galeriste, en ne cherchant pas trop ses mots, en lui faisant part de son énergie recouvrée.

Il retient facilement le nom de l’artiste, se promet de le rencontrer un jour, de lui écrire une lettre, tel un novice au pays des pantoufles encoquillées et des savons érigés en grenades inoffensives. Il sort de la galerie plus léger qu’il n’est entré, comme réconcilié avec lui-même et le monde extérieur.

Comme quoi, se dit-il, il ne faut pas désespérer du monde de l’art : la rencontre avec l’œuvre d’un artiste est toujours possible. Sur le chemin du retour, il reprend à son compte le titre de l’exposition et joue avec : «Sacré géranium», ah oui, sacré géranium, ça sent bon l’artiste émergent posé là comme un géranium dans les allées surexposées de l’art contemporain.

 

Quand un artiste rencontre un autre artiste, qu’est-ce qu’ils se racontent ? Eh bien, pas forcément des histoires d’artiste, mais plutôt ce qu’ils font à côté, leur pas de côté et leurs essais hors du monde de l’art, là où ils puisent l’énergie du faire et du défaire. Et celui qui parle le plus n’est pas celui qui fait, et celui qui fait le plus n’est pas celui qui parle. En revanche, celui qui fait le moins et agit en dessous de sa puissance ouvre une brèche, tandis que celui qui se fait mousser par la parole aurait tout intérêt à résister à la pression du tout dire, du tout expliquer. Aussi ce que l’artiste fait de mieux est-il le plus souvent ce qu’il fait sans effort, quand la fatigue disparaît dans le geste, quand la parole est donnée à l’objet. L’artiste gagne à se faire discret.

 

Texte écrit après une rencontre avec l'artiste dans son atelier à Noisy-Le-Sec.


1. Harald Szeeman, Quand les attitudes deviennent formes, Kunsthalle de Bern, 1969
2. Henri Michaux, Émergences-Résurgences, Albert Skira, 1972
3. Walter Benjamin, Essais sur Brecht, La Fabrique, 2003
4. Pierre Zaoui, La discrétion ou l’art de disparaître, Autrement, 2013
5. Francis Ponge, Pour un Malherbe, Gallimard, 1965

 
Cahier 11