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Soudain, Tsuneko

Tsuneko Taniuchi, Micro-événement n°5, Musée d'Art Moderne de La Ville de Paris, 2005

Il me faut comprendre ce qui soudain m’arrête devant le travail de Tsuneko – ce qui m’arrête, me remet en mouvement. Pour comprendre cette soudaine émotion au contact du travail de Tsuneko, il me faut sortir du rond, sortir du cercle. Comme une soudaine injonction : sortir de soi, se déprendre.

Depuis vingt ans, déjà plus de vingt ans, je croise le travail de Tsuneko dans les allées de l’art contemporain, mais pas seulement, je me souviens d’elle marchant dans la rue, la rue Beaubourg précisément, derrière les boyaux du mastodonte : prise dans ses pensées, prise, ne laissant pas prise.

Soudain réveil, Tsuneko apparaît, me regarde, m’accueille dans l’état du moment. La vie comme elle oscille quand on fait un pas de côté quant au monde de l’art, ses rites, ses passages obligés.

Ce que je reconnais en Tsuneko, c’est sa capacité de résistance, c’est sa persévérance dans tout ce qu’implique la décision d’être artiste. Être présent aux relations qui se font et se défont entre les êtres, entre les êtres et les choses, entre les choses et les choses – choses de l’art ou pas. Et le danger d’être soi-même chosifiée, comme gelée par le regard d’autrui à un moment donné de son travail. Rien d’autre à faire que persévérer dans son être, croire en quelque chose d’indestructible en soi.

Ce que Tsuneko nomme Micro-événements, c’est une succession de moments qu’elle produit afin de faire se télescoper passé et présent, différence et répétition. Un art de la précision autant qu’un art de la discrétion. Bien qu’elle se grime, endosse tour à tour plusieurs habits, enchâsse plusieurs formes, elle fait tenir ensemble ces moments, ces morceaux d’une identité plurielle. Tsuneko définit une aire de jeu : sous cloche, en vitrine, derrière des bâches plastiques, des parois de glace. Elle ne se cogne pas pour autant aux parois. D’un moment à l’autre, elle excède ses limites mêmes.

Burlesque, clownesque, oui, peut-être, mais chaque costume endossé est retourné comme gant. Il y a passage, il y a trouée, il y a rire, il y a joie et tristesse mêlées. Car si l’homme ne s’appartient qu’à demi lui-même, il est aussi expression, mouvement de sortie : « Dès qu’il s’expose, il marche. »

 

Tsuneko est là où ça coupe, sec ! Comme on joue à se faire peur quand on est enfant, on pénètre dans la chambre des parents en leur absence. On se grime, on s’affuble d’accessoires qui transforment corps d’enfant en corps d’adulte, corps innocent en corps altéré, grimace en cri muet. Un jeu d’enfant, donc un jeu cruel. Tsuneko sait ce qu’elle fait, ne se soumet pas à une mécanique du geste. Plutôt une maîtrise des détails qui lui laisse une marge de manœuvre – laisse entrer du temps, du silence.

Tsuneko est davantage en présence de fantômes que dans le jeu, la représentation. Elle passe d’un tableau l’autre quand elle le souhaite.

Quelque chose qui relève de la déglingue, qui dénonce cette camelote de vie, en animant successivement ces poupées sociales. Ainsi, l’artiste ne cesse d’opérer des micro-déplacements, tout en tendant un miroir à celles et ceux qui sont venus la voir, tel Un artiste du jeûne.

«Mélange d’événements imagés plastiquement, car chacun des événements est une excroissance du tableau», écrit Duchamp dans ses Notes. Car, comment ne pas penser à l’humour de Duchamp quand Tsuneko s’attaque à la figure de la mariée récidiviste, quand elle-même réitère l’acte du mariage avec qui veut, quand elle réanime le Cimetière des uniformes et livrées, réinjecte souffle de vie dans moules mâliques, poupées frénétiques.

 

CLOWN, abattant dans la risée, dans le grotesque, dans l’esclaffement, le sens que contre toute lumière je m’étais fait de mon importance.
Je plongerai.
Sans bourse dans l’infini esprit sous-jacent, ouvert à tous,
ouvert moi-même à une nouvelle et incroyable rosée
à force d’être nul
et ras…
et risible…

 

La fin du poème «Clown» d’Henri Michaux, appris par cœur maintes fois depuis l’adolescence, me revient à cet instant, parce que Tsuneko ne fait pas semblant, ne fait pas performant. Parce qu’à chaque fois, elle saisit la force diagonale, invente la façon de s’en sortir. Si rester capable de tout est assurément le plus difficile, elle incarne avec force ces figures, en faisant et le pas et le saut, en faisant voir et le passage, et la sortie.

 

En mettant bout à bout tous ces micro-événements, Tsuneko ouvre un espace qui excède celui de la performance : elle s’éclipse et renaît sous nos yeux. En se tenant à une économie domestique, elle nous rappelle que «l’espace est un corps imaginaire comme le temps un mouvement fictif».

Micro-événements comme autant de stations d’un exil intérieur à partir de gestes et procédures qui l’isolent toujours davantage, tout en la reliant aux êtres présents – époux d’un jour, d’un instant. Elle accorde une place au regardeur, en le rendant déjà attentif à ce qui se passe en sa présence.

«Faire attention transforme ce à quoi nous faisons attention», écrit Allan Kaprow dans Performer sa vie, tout en avouant que «vivre sa vie, consciemment, était une notion contraignante pour lui».

Avec Micro-événement n°48 / Exposition personnelle, Tsuneko Taniuchi transforme la galerie en surface d’enregistrement de ses moindres gestes et déplacements. Une fois la décision prise – date et lieu fixés – il y a un avant et un après, la vie reprend, oui, mais la vie, si on lui prête cette attention, n’est qu’une succession de micro-événements. Ici, l’artiste ne cherche rien d’autre qu’à faire coïncider ses gestes à son temps intérieur, vide-plein de son existence. À chacune de ses apparitions, Tsuneko se pare, se prépare, se répare, devient étendard, feu, forme, prière. Elle n’a pas besoin de socle. Elle ne fait pas un geste, elle est un geste.

Animée par une soudaine intensité, elle arrête ou tient à distance le visiteur. Tsuneko n’est jamais là où on l’attend, toujours quelques pas plus loin. Artiste tour à tour agie et actant, elle n’a pas besoin d’appuyer sur l’interrupteur. Elle est dedans, et nous, spectateurs solitaires, nous tournoyons autour d’elle comme papillons de nuit : vus, pris, mis à nu par la mariée même.

 

Texte offert à Tsuneko Taniuchi après une rencontre fortuite au Palais de Tokyo.

Extrait publié dans la revue Agent Double, 2014


Gilles Deleuze, Différence et répétition, Presses Universitaires de France, 1968
Francis Ponge, Le Parti pris des choses, Gallimard, 1942
Marcel Duchamp, Notes, Flammarion, 1999
Franz Kafka, À la colonie pénitentiaire et autres récits, Actes Sud, 1998
Henri Michaux, L’Espace du dedans, Pages choisies (1927-1959), Gallimard, 1966
Paul Valéry, Analecta, Gallimard, 1926
Allan Kaprow, Performer la vie, 1979

 
Cahier 12