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Abri Durif

20.03.12  – Ouvrir fenêtre

Ouvrir blog, comme ouvrir fenêtre, ranger chambre, rayer mur. Ouvrir blog comme parler dans le poste, compter les jours, rayer la surface. Façon de sentir le temps passer et d’espacer des moments.

Ce n’est pas comme écrire dans son cahier, ce n’est pas exactement un journal intime, c’est davantage un journal de travail. Façon de baliser un chemin et de circonscrire un territoire.

Ce qui est nouveau pour moi, ce qui dérange mon ordre, c’est de rendre ainsi publiques des préoccupations privées, sans possibilité de repentir, en livrant au fur et à mesure pensées, images et citations qui constituent mon terreau.
Aussi est-ce l’occasion de me déplacer, quant à ma pratique artistique. Et ici, en Zone sensible, d’expérimenter de nouvelles formes, en élargissant mon champ d’action à celui des abeilles et des habitants de Saint-Denis. Et si «tout homme est fait d’une maison et d’une abeille», alors je suis au bon endroit.

Il s’agit dès lors de trouver le bon format, le bon tempo, quant aux textes postés jour après jour, et de couper au bon moment. Et dans les intervalles, découper des images et les montrer dans un certain ordre, ou dans un désordre qui laisse entrer le hasard et le discontinu.

Après cela, la question se pose : À qui je parle ? À qui j’écris ? C’est une façon de me présenter avec les questions du moment et de coller à la figure de l’homme-quoi. Oui, à ce point de mon cheminement, je suis encore un homme qui se cherche, un homme qui cherche, cherche un abri, cherche à sortir de lui.

Ouvrir un blog, c’est rompre avec sa manie, c’est remplacer une manie par une autre, c’est couper le temps en morceaux.

Encore une fois, c’est autant vouloir faire le vide et se séparer, que le désir de se sentir relié à une communauté invisible.

C’est pour cela que je décide de nommer ce blog «Abri Durif», en ayant présent à l’esprit l’Abri Durif à Enval où mes ancêtres chasseurs-cueilleurs ont vécu et fabriqué outils, bijoux, vénus et os gravés.

Façon d’inscrire un travail dans un mode de vie, un habitat.

Et dans mon abri, vous êtes les bienvenus, parce qu’il y a de l’amitié à partager ce que l’on fait. Le temps de trouver mes marques, mes points d’appui.

Reste à savoir si cet abri est une chambre que je creuse dans le roc, en restant à l’intérieur, ou bien si ce ne sont là que les déblais expulsés au fur et à mesure. L'intime devient alors soluble sur le terrain. Je ne sais pas ce à quoi je m’expose en m’ouvrant ainsi à l’inconnu.

 

21.03.12 – Soulever le capot

 

Tout oublier. Ouvrir la fenêtre. Vider la chambre. Elle est traversée par le vent. On ne voit que le vide, on cherche dans tous les coins et l’on ne se trouve pas.

— Franz Kafka

 

Le recueillement a besoin de deux chambres : l’une pour l’oubli, l’autre pour le ratage.

— Günther Brus

 

S’il est un journal auquel je reviens sans cesse, c’est bien celui de Franz Kafka. À chaque relecture, la précision de ses mots agit et me donne accès à la cellule germinale de son œuvre. Ses récits sont à chaque fois des récits d’espaces, et le motif de la porte est ici récurrent.

Kafka rend sensible l’expérience du seuil et c’est bien celle-ci que je vis depuis que je fais mes allées et venues entre Paris et Saint-Denis. 

Habiter, ce n’est pas seulement rester chez soi et se sentir à l’abri, c’est aussi se déplacer et s’exposer au voisinage de l’autre.

À la question d’André Breton «Qu’est-ce que ton atelier?», Alberto Giacometti répond : «Ce sont deux petits pieds qui marchent.»

Et nombreux sont les artistes qui enregistrent leurs actions à l’intérieur de leur atelier, tel Bruce Nauman dans les années 1967-1968.

Voilà bientôt trois semaines que je navigue en Zone Sensible et je commence à entrevoir ce que je veux faire. Durant les premiers jours, j’ai pris possession de l’atelier et me suis échauffé en fabriquant des chapeaux à l’exacte mesure de ma tête. Le motif du chapeau a été pour moi le premier moteur pour la production de volumes, donc c’est l’occasion de vérifier si cela marche encore. Mais très vite, je sens la nécessité de sortir de la ronde des chapeaux en répondant à l’appel du dehors.

Jeudi dernier, je prends le train de surface pour me rendre à Saint-Denis et marche sans but dans les rues. À proximité du cimetière, je pénètre à l’intérieur d’une zone en friche et découvre un garage abandonné. Premières émotions, premières photographies. Dans ce garage, je découvre juxtaposés l’espace de l’atelier et l’espace de la chambre : une aire de jeu et un terrain vague.

Et soudain, cela me semble plus riche que tout ce que je pourrai produire avec mes mains. Il n’y a plus qu’à prélever des éléments et à faire un relevé photographique du lieu. Première piste de travail.
Ici comme ailleurs, ne pas prévoir pour voir et enregistrer toutes les oscillations du regard, et accepter de se perdre dans le dédale.
En vis-à-vis de l’atelier que j’occupe, deux garages. Le bruit des moteurs enroués me parvient. À mon tour de soulever le capot et de voir à l’intérieur dans quel état est le moteur.

 

22.03.12 – Franchir un seuil

Habiter, c’est donc franchir un seuil, une succession de seuils, visibles et invisibles. Si je ne me vois pas tourner une clef dans une serrure, si je ne me vois pas franchir les portes du métro, c’est que je ne suis pas présent à ce que je fais et agis le plus souvent comme un automate. Je vais donc user de la caméra pour rendre compte de ces actions quotidiennes, aussi ténues soient-elles. C’est au sein de Zone Sensible que j’expérimenterai cela. Car, à un moment donné de mon séjour, j’ai bel et bien l’intention de camper dans leur maison et de rendre sensible la surface des parois intérieures, en retrouvant manies et manières qui me sont propres, en retournant l’intérieur comme gant.

M’endormir et me réveiller dans la maison nommée «Zone Sensible», sentir la présence des abeilles au-dessus de ma tête, entendre leur bruissement dès le réveil, c’est déjà une expérience en soi, dont je pourrai restituer quelques parcelles par l’écriture. 

Lire, écrire à ma table, regarder le mur en face de moi, tourner la tête vers la fenêtre, suspendre le stylo, tous ces moments qui, mis bout à bout, diront quelque chose de ma manière d’habiter. 

Si les abeilles communiquent entre elles par l’odeur et le son, il me faudra à mon tour modifier la perception de l’intérieur en sécrétant mes propres odeurs, mes propres sons, et marquer les seuils entre zones privées et zones publiques, en introduisant des odeurs de maison dans l’espace d’exposition. 

Par là, je rejoindrai Nicolas Bourriaud quand il clôt son essai Formes de vie par ces mots :

 

Il s’agit de faire de son existence un texte où s’invente un mode de vie, un travail de production de soi à travers des signes et des objets.

 

Pour l’heure, ce n’est qu’un programme, et je me prépare comme un sportif avant de mettre en place ce dispositif. Aussi, ce qui nous semble le plus intime est souvent le plus commun. À partir du moment où j’expose des bris de mon embarcation, cela ne m’appartient plus.

 

22.03.12 – Regarder sol

 

On ne peut donc jamais dire : il n’y a rien à voir, il n’y a plus rien à voir. Pour savoir douter de ce qu’on voit, il faut savoir voir encore, voir malgré tout. Malgré la destruction, l’effacement de toute chose. Il faut savoir regarder en archéologue. Et c’est à travers un tel regard – une telle interrogation – sur ce que nous voyons que les choses commencent de nous regarder depuis les espaces enfouis et leurs temps enfuis.

— Georges Didi-Huberman, Écorces, Minuit, 2011

 

J’appartiens donc à cette famille des «têtes penchées» qui, depuis l’enfance, ont pris l’habitude de regarder le sol et d'y ramasser des bris qui deviennent leur trésor. Comme mon œil a toujours été attiré par les rebuts, j’ai toujours eu plaisir à récupérer chaises, tables, planches et cartons déposés sur le trottoir. C’est pour cela que les collages de Schwitters m’arrêtent et m’indiquent un chemin : espace condensé, format réduit. J’ignorais son travail au moment de déposer un dossier aux Beaux-Arts et de présenter au jury des collages qui s’apparentaient vaguement aux siens.

En revanche, je connaissais les Nouveaux Réalistes : Jacques Villéglé, Raymond Hains, François Dufrêne et leurs prélèvements de couches d’affiches lacérées dans la rue.

La dernière année à l’École des beaux-arts de Paris, j’ai eu l’occasion de rencontrer Raymond Hains et son rapport si singulier à la parole. Vous lui posiez une simple question et il vous embarquait aussitôt dans un jeu d’associations libres nourri de références aussi bien historiques qu’autobiographiques, pour toujours retomber sur ses pieds et répondre à sa manière à la question initiale. Avec le langage, il usait finalement de la même technique du collage, en superposant les couches, en découpant les mots, en retournant les lieux communs, en créant des accidents et en faisant son miel des tours que nous joue l’inconscient. Tout cela était assez jubilatoire, même s’il semblait un peu seul à la fin de son soliloque : plus d’un décrochait dans la petite assemblée des auditeurs ébaubis.

C’est cette liberté que je voudrais recouvrer au fur et à mesure de mes investigations en Zone Sensible. Saisir l’occasion, saisir la chance, en élargissant par cercles concentriques mon territoire.

Écrire n’est pas parler. Je ne sais pas si j’écris pour contrer le flot des paroles. Depuis l'enfance,  je parle trop vite, je mâche mes mots. Donc, ici, à l’intérieur de l’Abri Durif, je reprends les fouilles et découvre les couches dont est constitué mon sol. À un moment donné, les paroles se sédimentent et se déposent tout au fond de ma caboche.

 

27.03.12 – Écrire lettres

Finalement, j’ai appris à écrire en écrivant des lettres. D’abord lettres au père, puis lettres aux «sans sommeil» après l’appel à Macha, la veille de déposer un dossier à l’École des beaux-arts et, durant mes années d’études, lettres à son directeur de l’époque : Yves Michaud. Puis,  lettres aux professeurs, pour pallier les moments de doute et les absences répétées. Façon de m’en sortir.

Au moment de quitter l’atelier de Thomas Hirschhorn, en avril 2004, j’ai également produit un certain nombre de lettres afin de mettre au jour ma décision de sortir du monde de l’art et d'annoncer mon engagement dans le monde funéraire. Dans le métier d’assistant funéraire et celui de maître de cérémonie, le langage avait aussi une part très importante et la forme «lettre» avait sa place dans les liens que je tissais avec les familles que j’accompagnais.

Quelques pas plus loin, la rencontre avec Olivier Darné et son «Parti Poétique» a bel et bien eu lieu suite à une lettre que je lui ai adressée pour accompagner l’envoi du récit du «sculpteur/scripteur». Et plus récemment encore, je n’ai pas usé d’un autre moyen pour entrer en contact avec le cinéaste Stéphane Breton en vue de l’inviter en Zone Sensible, en vue d'une projection en plein air de ses films en mai prochain.

Soudain, je prends conscience que la lettre est la forme qui m’est la plus propre et qu’il est peut-être temps que je précise celle-ci en la plaçant au centre de ma pratique de sculpteur-scripteur. Comme Olivier et Emmanuelle ont choisi l’abeille comme médium pour nous rendre attentifs à l'environnement urbain et à nos usages de la ville, la lettre est peut-être pour moi le médium le plus simple pour accéder à mon prochain et élargir ma zone de butinage. Durant cette résidence, je vais donc multiplier les formes que pourrait prendre la lettre, comme autant d’adresses à celles et ceux que je souhaite convier ici, en Zone Sensible. À la fin de mon séjour, je relierai celles-ci pour rendre compte de mes trajets et de mes sauts d’un monde l’autre. Lettres privées, lettres publiées, lettres publiques, lettres aux habitants, lettre-tract, lettre-affiche, envoi confidentiel, envoi en nombre, formes courtes, formes longues – comme autant de bouteilles à la mer pour me sentir relié et établir une cartographie du territoire arpenté jour après jour.

Enfin, je ne conçois pas autrement les billets que je poste sur ce blog. C'est ainsi que l'Abri Durif deviendra lieu d’échange et de rencontre, lieu de production et manière d’habiter mes jours.

 

28.03.12 – Inventer autre chose

Après une coupure de plusieurs jours, je retourne demain en Zone Sensible, je retourne au front, je retourne, ne me retourne pas et fonce, et vais droit, et vais pas droit, et c’est pas grave, maintenant que je sais que je peux traverser le mur. En effet, aujourd’hui, je me suis rendu à la galerie Poggi, galerie voisine, 115 rue La Fayette, pour enregistrer une série d’actions et m’engouffrer dans la brèche de temps entre deux expositions.

C’était prévu et rien ne s’est passé comme prévu. Donc, dès que Simon est arrivé et m’a ouvert la voie, j’ai foncé, j’ai cassé la cloison qui avait été construite en bois dans l’espace d’exposition. Un coup de pied, deux coups de pied : la cloison est tombée comme dans un décor de cinéma. Les panneaux en médium étaient simplement cloués sur un châssis en bois, fastoche. Dans l’élan, j’ai dévissé les tasseaux des différents cadres, c’était déjà plus fastidieux. Ensuite, j’ai demandé à Simon de me filmer caméra à l’épaule, puisque j’exécutais les tâches qui lui incombaient. J’ai donc enlevé les étiquettes adhésives de l’exposition précédente, ai ôté clous, ai bouché trous.

En début d’après-midi, j’ai suivi scrupuleusement mon programme en lavant le sol à quatre pattes avec une serpillière. Deux plans, deux prises de vue, au cas où. Puis, j’ai filmé la séquence de la verrière en contre-plongée : caméra à l’intérieur et moi à l’extérieur, avec jet d’eau, éponge et raclette. Je me suis cramponné aux montants comme j’ai pu, en répétant l’action plusieurs fois. J’ai quand même réussi à fendiller un des verres sans m’en rendre compte, ce dont s’est aperçu le galeriste, sans me faire grief de cette bévue. Tout cela, je l’ai fait en vue d’une soirée «I think», qui aura lieu en juin prochain dans sa galerie. Oui, je rejoue là des partitions que je connais déjà : c’est comme si j’avais besoin de vérifier quelque chose.

De même, à Zone Sensible, je voudrais vivre sur place, dormir sur place, et ainsi agir en pure perte, et ainsi déplacer la poussière. Lors de mon court séjour, j’enregistrerai ces activités ménagères, ces menues actions, ces ritournelles que je me joue à moi-même quand je ne me sais pas regardé. Sorte de journal vidéo, dont vous aurez sans doute des échos dans l’intervalle de ces textes écrits à toute allure, dans la frénésie journalière retrouvée. Ou bien cela n’est-il pas un peu trop joué? Il me faut inventer autre chose, ou bien je tombe comme une paroi en carton.

 

29.03.12 – Visser boulons

Ce midi, je sors de l’atelier pour fumer une cigarette devant la porte vitrée, rue des Victimes du Franquisme. Ce n’est pas rien comme nom de rue, c’est ici que se situe mon abri à Saint-Denis : de l’abri sous roche à l’abri sous ruche, il n’y a qu’un pas.

Devant moi, une voiture grise capot ouvert et la silhouette d’un homme penché sur le moteur, les mains dans le cambouis. Je ne vois pas sa tête. Je m’approche de lui et lui demande si je peux le prendre en photo. Je lui précise que je cadrerai ses mains et ne prendrai pas sa tête. Il accepte. La conversation s’enclenche. Sympathie exprimée des deux côtés. Je lui dis mon intérêt pour les garages en vis-à-vis de mon atelier, je lui dis mon intérêt pour son métier. Il semble tout d’abord surpris : C’est pas beau, les mains sales, les mains protégées par des gants. Je lui réponds que tout devient beau à partir du moment où l’on prend le temps de regarder vraiment. Ses gestes me font penser à ceux du chirurgien pour qui j’ai travaillé durant deux ans quand j’étais étudiant. Soudain gaillard, il me demande si je fais des photos de charme. Je lui fais répéter : Ah non, je gagnerais peut-être mieux ma vie si je m’adonnais aux photos de charme.

Ensuite, il m’explique le doigté que réclame son métier pour visser et dévisser les boulons, et doser la force nécessaire. Je lui montre les premières photos, à l’ombre du capot : C’est beau ce que vous faites, pourtant je ne m’aime pas trop en photo. Je lui demande comment il s’appelle. Il s’appelle Pipo. Il ne se considère pas vraiment mécano. L’artiste, c’est lui, dit-il en me désignant un autre gars qui passe à côté de nous dans la rue. Il travaillait avant comme mécanicien dans une usine d’agroalimentaire. Il préfère travailler ici, même si le boulot est plus salissant. Il m’apprend que pas mal de gars viennent bosser dans le garage à la fin de la journée, dont un qui travaille chez Renault.

Il faut gagner sa vie, c’est important, conclut-il. Quand il m’a vu la première fois, il pensait que j’étais le patron. Ah non, je ne suis pas le patron, et je ne gagne pas vraiment ma vie, et je ne serre pas vraiment les boulons. Pourtant, il me semble que c’est le moment : et de gagner ma vie, et de serrer les boulons. Je voudrais bien devenir mécano des mots et démonter des moteurs.

On se quitte comme deux copains et ça me fait du bien, et ça me donne envie de sortir de ma coquille. En juin prochain, on fera la fête avec tous mes nouveaux copains. À ce moment-là, je me sentirai habitant et je leur ouvrirai mon intérieur. Ils comprendront alors mieux quel est mon moteur. Mon moteur, c’est eux.

 

31.03.12  – Effacer traces

Connaissez-vous l’ascenseur ?, me demande le jeune homme tiré à quatre épingles au seuil de l’ascenseur. Je lui fais répéter sa question : Connaissez-vous l’ascenseur ? Un temps de réflexion : Non, je ne connais pas l’ascenseur. Impassible, il poursuit son interrogatoire : Êtes-vous gêné par l’obscurité ? Cette fois-ci, je lui réponds sans hésiter : Non, l’obscurité ne me gêne pas. Les portes de l’ascenseur se referment et je suis plongé dans le noir le temps de l’ascension.

Les portes s’ouvrent : je suis dans l’exposition Autobiographies, je suis dans l’espace culturel Louis Vuitton. À quelques pas de moi, une médiatrice s’adresse à un groupe d’adolescents qu’elle a du mal à capter. Son ton haut perché m’oblige à accélérer le pas. La série de photographies noir et blanc de Sol LeWitt retient mon attention. Sorte d’inventaire des objets de sa maison : réveils et pendules, téléviseur et matériel hi-fi, lampes de bureau, lampes au plafond, plantes, livres…

Tous ces objets qui nous environnent, que l’on manie chaque jour sans les voir. Ces objets en savent plus sur nous que nous en savons sur eux. Et cela devient un travail – celui du peintre, celui du photographe ou celui du poète – que de nous faire voir ce que nous ne voyons plus. Sol LeWit nomme justement cette série : Autobiography.

Quand l’objectivité rejoint la plus grande subjectivité, cela dit quelque chose de notre manière d’habiter et de nous tenir là dans le monde. Ces objets sont parfois le prolongement de nous-mêmes, certains nous résistent, d’autres nous regardent et s’épuisent à notre contact.

C’est ce que j’avais voulu montrer lors de l’opération Parti/Pris, en ouvrant mon intérieur durant trois jours et en mettant en vente tout ce qui était visible dans mon environnement domestique. Seul le récit associé à chaque objet dont j’étais prêt à me défaire rendait compte là aussi d’un rapport à l’autobiographie. Il ne suffit pas cependant de se débarrasser de ses objets pour se déprendre de son passé.

 

Le caractère destructeur ne connaît qu’un seul mot d’ordre : faire de la place ; qu’une seule activité : déblayer. Son besoin d’air frais et d’espace est plus fort que toute haine.

Le caractère destructeur est l’ennemi de l’homme en étui. Ce dernier cherche le confort, dont la coquille est la quintessence. L’intérieur de la coquille est la trace tapissée de velours qu’il a imprimée sur le monde. Le caractère destructeur efface même les traces de la destruction.

 

Walter Benjamin qui décrit ainsi le caractère destructeur reprend le mot d’ordre de Brecht : «Efface tes traces.»

Aussi, lors de mon séjour en Zone sensible, vais-je expérimenter cette manière d’être au monde en mettant au jour cette frénésie journalière : effacer ses traces, défaire l’ouvrage de la veille, faire la poussière, faire reluire la surface. Mais il y a une autre attitude, celle de Duchamp avec son Élevage de poussière, celle de Giacometti qui s’extasiait devant la poussière : «C’est jolî ! … c’est jolî ! …» avec son bel accent des Grisons relevé par Jean Genet. Ce même Genet qui rapporte les propos de Giacometti «sur la solitude des objets» :

 

Un jour, dans ma chambre, je regardais une serviette posée sur une chaise, alors j’ai vraiment eu l’impression que, non seulement chaque objet était seul, mais qu’il avait un poids – ou une absence de poids plutôt – qui l’empêchait de peser sur l’autre. La serviette était seule, tellement seule que j’avais l’impression de pouvoir enlever la chaise sans que la serviette change de place. Elle avait sa propre place, son propre poids, et jusqu’à son propre silence. Le monde était léger, léger…

 

04.04.12 – Pipo et moi

Quelqu’un m’appelle par mon prénom : je suis à quatre pattes sur le seuil de l’atelier, porte ouverte, en train de faire un frottage à la mine de plomb sur le sol en ciment de l’atelier. Je lève le nez, me redresse, c’est Pipo, le mécano que j’ai rencontré jeudi dernier, il se souvient donc de mon prénom, se dirige vers moi d’un pas alerte et me tend son poignet pour le saluer. Je lui serre son poignet et lui dis : Tu vois, moi aussi, j’ai les mains sales. J’ai en effet les mains couvertes de mine de plomb, car depuis lundi matin, je n’arrête pas de frotter le sol et de faire des relevés en choisissant d’apposer des feuilles aux endroits où fissures et aspérités du ciment apparaissent. C’est une façon rapide de produire des images et au fur et mesure, j’entre dans chacune et vois des paysages, des ciels et des reliefs, un sol lunaire, une estampe japonaise, un tableau de Max Ernst, une empreinte de Dubuffet.

Pipo semble surpris par ma nouvelle activité : Tu fais une enquête ou quoi? Je lui réponds illico : Non, non, je fais juste des images. Demain, j’anime un atelier avec des collégiens et je cherche des trucs à leur faire faire. Pipo poursuit : T’es pas chirurgien ? Je lui précise : Non, j’ai fait les Beaux-Arts à Paris et j’ai travaillé pour un chirurgien quand j’étais étudiant : un chirurgien en gynécologie. À son regard interrogateur, je réponds : Tu sais, ça fait drôle la première fois de voir un corps ouvert et les chirurgiens sont aussi des manuels et travaillent avec des gants. J’attise alors sa curiosité : Et la première opération à laquelle j’ai assisté, c’était une femme qui voulait devenir un homme, on lui ôtait l’utérus et les ovaires. Pipo : C’est la première fois que j’entends parler de ça. Il change de conversation : À part ça, ça va, t’as passé un bon week-end, t’es parti en Auvergne ?

Non, je suis resté à Paris. C’est quand je viens ici que j’ai l’impression d’être à la campagne. Il me parle de sa grand-mère en Kabylie, il est né à Oran, et quand il s’y rend, il passe par l’Espagne et prend le bateau à Alicante. Il me dit qu’il a pensé à moi samedi. Trois gars s’attelaient à un moteur devant la porte vitrée de l’atelier : Trop de mains, t’aurais fait de belles photos. Je lui réplique aussitôt : Oui, mais l’autre jour, c’est toi qui étais sous le capot et c’est toi que je suis venu saluer. Hier, j’ai pas osé, tu travaillais avec ton patron à l’intérieur de l’atelier, je ne voulais pas te déranger. Pipo : Ah oui, hier, il y a eu un malentendu. Je le taquine : Un malentendu avec le moteur ?

Pipo : Non, avec le patron. Trop de mains dans le moteur, j’ai eu un problème avec la voiture. Je conclus : Chacun sa logique, quand on travaille seul, on suit sa logique. Pipo me sourit : Tu comprends vite, toi. Allez salut, à demain.

 

08.04.12 – Débloquer situation

J’ai pas vu la semaine passer. Ma grand-mère disait : J’ai pas fermé l’œil de la nuit. Je pourrais tout aussi bien dire : J’ai pas fermé l’œil de la semaine. J’ai pas fait ce que je voulais faire. Je n’ai écrit qu’un seul billet, c’est maigre. J’ai buté sur les derniers mots de l’entretien avec Marcel Duchamp que j’ai recopiés sur le dos d’une enveloppe :

 

J’attends la mort. Simplement, il faut bien, il arrive un âge où l’on n’a plus besoin de faire quoi que ce soit, à moins d’en avoir envie : je n’en ai pas envie, comprenez-vous. Je n’ai plus envie de travailler ou de faire quelque chose. Je suis très bien. Je trouve que la vie est tellement belle quand on n’a rien à faire, du moins à travailler, j’entends.

 

Oui, le plus difficile, c’est toujours de ne rien faire et d’accepter ces moments de jachère. Le temps d’incubation, le temps de mûrissement. Et quand on fait, quand on est entré dans le processus du faire, savoir à quel moment s’arrêter. 

«Gagner du temps», écrit Duchamp dans ses Notes sur «Le Grand Verre», alors que beaucoup de ses œuvres sont conçues comme des œuvres à retardement. Le temps du regard : le temps du retard.

Le processus de certaines de ses œuvres exigeait de lui un temps long et une minutie que l’on a tendance à oublier, quand on s’arrête sur le geste des ready-made. Et son ami Henri-Pierre Roché disait de lui : «Sa plus belle œuvre est l’emploi de son temps.» De même, habiter, c’est faire l’expérience de quelques rares moments d’habitation : moments d’adéquation entre un homme et sa pensée ; moments de suspension, où l’on n’a plus besoin de faire, où l’on n’a juste à être. Et peut-être que le propre d’une œuvre d’art est d’arrêter un moment de temps, de transformer le temps en espace.

Ainsi, le processus de création exige-t-il un luxe de temps, un temps pour se sentir perdre le temps. «Quand rien ne vient, il vient toujours du temps.»

Dans Émergences-Résurgences, Michaux écrit :

 

Un auteur n’est pas un copiste, il est celui qui avant les autres a vu, qui trouve le moyen de débloquer le coincé, de défaire la situation inacceptable. Même raté, jamais raté, parmi les myopes satisfaits. En débloquant sa situation, il en débloque des centaines d’autres, des situations d’époque, ou de l’époque qui ne fait que poindre.
L’artiste est d’avenir, c’est pourquoi il entraîne.

 

À chacun de nous de débloquer sa propre situation. Façon de gagner du temps en en perdant, façon de partager du temps et de l’espace.

 

09.04.12 – Dépenser forme

Apprendre la patience, faire du temps un allié, travailler avec. C’est la tâche qui incombe à l’artiste, c’est la tâche qui incombe à chacun, car nous sommes soumis aux flux et tensions d’une époque et nous devons parfois aller contre. Et dans nos vies, faire entrer le silence.

Or, l’artiste contemporain, à peine reconnu, subit la pression du monde de l’art, la pression du galeriste ou de l’institution, et produit à tout va, et reproduit ce pour quoi il a été reconnu. Il n’est plus alors dans le temps propre au travail en train de se faire. Et s’il ne prend pas garde, il s’inscrit dans une économie qui n’est pas la sienne.

À partir du moment où je fais un pas de côté et me déplace vraiment, je me dégage vite des obligations mondaines et de la frénésie journalière pour entrer dans un temps qui n’est modelé que par mes mouvements intérieurs. La transformation a lieu quasi à mon insu, je n’ai alors qu’à en récolter les moments qui me sautent aux yeux.

J’ai conscience que c’est un luxe. C’est précisément dans cette brèche de temps que je veux m’engouffrer, et ainsi mettre au jour ma façon de procéder. C’est ce que j’ai éprouvé lors de l’enregistrement des actions – homme au mur/homme au sol/homme au plafond/homme aux livres – à la galerie Poggi, le mercredi 28 mars. Agir dans l’intervalle, agir dans la brèche de temps entre deux expositions. Plans fixes.

Première action : démonter mur, dévisser châssis.

Deuxième action : laver sol, à quatre pattes, serpillière à la main.

Troisième action : laver verrière : balai, jet d’eau, éponge, jet d’eau, raclette.

Caméra à l’intérieur, contre-plongée, silhouette à l’extérieur.

Quatrième action : épousseter étagères, redresser livres.

Hier après-midi, nous avons monté avec Frédérique les séquences qui seront présentées en boucle le soir de ma tentative orale, début juin, dans les jours qui suivent la fin de l’exposition de Georges Tony Stoll. Il ne me reste plus qu’à mettre en récit la musique en sourdine des activités ordinaires : «Temps vide, ornement.»

Et si «l’amour est une occupation de l’espace», alors «Agir, je viens», agir par amour, je veux bien. Ce n’est pas le moment de me ménager, c’est le grand remue-ménage de printemps.

Faire un poème, c’est dépenser une forme. Faire une surface, ici et maintenant, c’est une pensée faite mode de vie, une dépense d’énergie en pure perte, une création au moyen de la perte. Ou plus exactement, c’est faire œuvre du désoeuvrement.

 

10.04.12 – Circonscrire terrain

Cette nuit, j’ai rêvé que l’on avait cambriolé mon appartement, il ne ressemblait pas exactement au mien, mais plus à la chambre de bonne que j’ai occupée quand j’étais étudiant. Faut dire que j’avais laissé la porte ouverte avec les clefs dans la serrure. Quand j’avance dans le couloir qui me conduit à celle-ci, d’un pas ralenti, comme dans un rêve, je vois la porte entrebâillée, comprends tout de suite l’intrusion. Ils ont eu le temps de tout embarquer, lit, sommier, chaises et tables, la pièce principale est vide. Aussi suis-je surpris de voir l’ordinateur allumé sur la table de travail, mais l’écriture sur l’écran est illisible. Le texte qui apparaît est un faux texte, avec des lettres aléatoires.

Cette fois-ci, l’opération «faire le vide» a eu lieu sans moi, à mes dépens.

Ce matin, je retrouve ma table de travail : tout est en place dans la pièce sur rue. Est-ce le fait d’ouvrir l’Abri Durif et de livrer ainsi en vrac les résultats des fouilles en cours qui réveille la peur d’être cambriolé ?

La peur du vide n’est pas nouvelle et je joue avec cela depuis un moment. Et l’envie de retourner l’intérieur comme gant, et l’envie de déranger mon ordre.

«Vivre, c’est perdre», écrit Pessoa. Une fois admis cela, il ne me reste plus qu’à débobiner le fil de mes pensées, sans pour autant tout déballer. Si je n’ai pas de plan précis au départ, il va se dégager au fur et à mesure de mes pérégrinations. Faut faire confiance au hasard et rester aux aguets.

Je ne vais pas non plus vous raconter mes rêves et vous dire ce que j’ai mangé la veille, non, il s’agit toujours de régler l’écart entre ce que je suis et ce que je fais, entre expérience et pauvreté. La tentation est toujours grande de reprendre tout du début, de remettre le compteur à zéro, même si cela est illusoire. En revanche, j’aime l’idée de se débrouiller avec peu, de construire avec presque rien. Encore une fois, faut pas jouer au riche, faut pas jouer au pauvre, il s’agit davantage de se débrouiller avec ce qu’on a à portée de main, et de gratter les couches qui recouvrent les parois de l’atelier mental.

Un peu d’humour, des ricochets et des micro-événements à noter jour après jour pour circonscrire son terrain et dégager «un plan très simple, mais vraiment grandiose».

Se poser des questions d’enfant, effacer, recommencer, être attentif au moment du réveil, à l’espace qui se déploie sous nos yeux au moment du réveil. Benjamin, dans son Livre des passages :

 

Ainsi Proust accorde-t-il une importance particulière à l’engagement de la vie tout entière au point de rupture, au plus haut degré dialectique, de la vie, c’est-à-dire au réveil.

 

12.04.12 – Vivre sur place

Il est des matins où, dès le pied posé au sol, nous sentons l’élan nécessaire pour affronter la journée et la précision de l’aiguillon intérieur pour se faufiler entre les obstacles. Il en est d’autres où, à peine la journée enclenchée, nous nous cognons aux angles et faisons mal tout ce que nous entreprenons. La besogne ne marche pas, le réel se rebiffe. Aussi avons-nous parfois le sentiment d’être agi, quand des vents contraires nous traversent.

Ce matin, j’ouvre l’œil avant la sonnerie du réveil, me lève du bon pied, les gestes et menues activités du matin s’enchaînent comme si je m’étais programmé depuis la veille.

J’arrive devant le portail de la maison « Zone Sensible » à 8h30, je manie une à une toutes les clefs pour ouvrir les verrous dont j’ignore les caprices. Les portes s’ouvrent sans trop me résister. Je suis donc arrivé au Pays des abeilles. Dernières consignes, avant de vivre sur place durant une semaine et d’y produire les reliefs d’une exposition à venir. La maison étant scindée en deux espaces distincts, l’intention est, dans un premier temps, d’habiter dans l’espace d’exposition, puis d’exposer dans l’espace d’habitation. Mais ce beau programme peut être chamboulé dès les premiers pas dans la maison. Comme j’ai agi du sol au plafond dans la galerie Poggi, je vais agir ici de la cave au grenier et enregistrer déplacements et actions consignés au préalable dans mon cahier, en appliquant le mot d’ordre de Robert Filliou : «le travail comme jeu». Oui, il est temps de m’alléger et de m’autoriser cette forme d’art, sorte de combinatoire dans laquelle entrent la ritournelle et l’aléatoire. La vidéo Pieds légers inaugure donc ce cycle et l’amie Frédérique répond présente et entre dans la danse.

«L’inconscient, c’est ce qui manque à sa place», et je n’ai pas trouvé mieux que cette définition de Lacan, et je l’ai souvent citée au moment d’accompagner les familles jusqu’au seuil de la sépulture, quand le geste d’inhumer l’urne leur semblait à ce point dérisoire, sans poids. Geste que j’accomplissais pour eux, devant eux, et je devais bien dire quelque chose : Ce que je fais, c’est très concret, et en même temps c’est très abstrait, mais il est important de savoir où sont nos morts et de séparer l’espace des morts de l’espace des vivants. Car, qu’est-ce qui peut bien manquer à sa place, si ce n’est nos morts ? C’est ce que nous allons accomplir demain matin, aux obsèques de ma tante : au moment d’inhumer son urne, celle de mon oncle Tienno, qui était depuis vingt ans dans un placard, sera inhumée à son tour. Et je vis cela comme un dénouement.

«Décidément le deuil met le monde en mouvement», écrit Pierre Fédida, et, plus loin : «Le jeu éclaire le deuil».

 

16.04.12 – Saisir force diagonale

«À un moment donné, la vie, c’est répétitif», me dit Madame G. au moment de signer son contrat obsèques. Elle me dit par ailleurs qu’elle a bien vécu, qu’elle en a bien profité, mais que là, elle en a marre. C’est bien sûr accepter la lourdeur de son traitement qui lui fait exprimer ce sentiment de lassitude. En me quittant sur le palier de son studio, elle me regarde et me dit : «Finalement, nous avons passé un bon moment.» Elle meurt dans son sommeil trois jours plus tard.

Cette semaine, je me déplace donc en Zone Sensible et pose mes bagages en l’absence des propriétaires, et par mes efforts ménagers et autres manipulations, je vais essayer de rendre sensible la surface : mur, sol, plafond. Mais avant, il me faut mettre en ordre ma maison, préparer mon sac, écrire ce billet, car je ne suis pas sûr d’être connecté dans leur maison à Saint-Denis. Peut-être est-il préférable de couper avec mes habitudes et ce flux continu d’informations à quelques jours du premier tour des élections. Aussi est-ce l’occasion de vivre en silence et d’être attentif aux actions qui scandent une journée. Il s’agit dès lors de transformer Zone Sensible en zone de recueillement.

L’important, c’est de ne pas se regarder faire, c’est de ne pas se regarder vivre, mais d’accomplir chaque geste avec le maximum de présence à soi-même, sans pour autant en faire tout un plat.

Faire un feu, balayer, faire la vaisselle, trouver la place du lit, habiter la table, apprendre ses trajets à l’intérieur de la maison, déplacer des objets, effacer ses traces, enregistrer ses traces, tel est le programme de la semaine. C’est modeste, et en même temps, ce n’est pas modeste, puisque je fais le pari de mettre au jour un coefficient d’art dans chacune de ces actions quotidiennes, via l’enregistrement vidéo et l’écriture manuscrite dans mon cahier. Succession de moments que je ne cherche pas à gonfler comme baudruche, succession de moments qui diront quelque chose de ma manière d’habiter.

Et puis, ce sera l’occasion d’aller et venir entre l’atelier et la maison, entre la maison et le garage abandonné, et de collecter le matériau dont j’ai besoin pour l’exposition. Temps compté, compte à rebours lancé, processus enclenché.

«Quand je commence quelque chose de nouveau, quand j’embraye vraiment, les lendemains sont beaux», écrit Michaux. Je suis précisément à ce point où tout est possible, dans ce parallélogramme de forces antagonistes – poussé en avant par les forces du passé, retenu en arrière par les forces du futur. À moi de saisir la force diagonale.

 

17.04.12 – Trop de clefs

Le matelas s’est dégonflé durant la nuit, et mon corps a encaissé, n’étant plus protégé par le volume d’air nécessaire. La veille au soir, gonflé à bloc, le lendemain matin, ventre mou. Toilette furtive, café bu, je me sens assigné à résidence, assigné à Zone Sensible : Trop de clefs.

Je décide d’aller faire un tour au marché de Saint-Denis, le plus grand d’Île-de-France, paraît-il. Je passe devant le garage abandonné, rue de Strasbourg, mais je n’y pénètre pas cette fois-ci. Hier après-midi, j’ai été surpris par deux junkies, ça m’a refroidi. Dans les allées du marché, je n’ose pas sortir mon appareil. Aussitôt repéré, je rengaine, c’est pas le jour. Devant un mur que je m’apprête à photographier, un mec m’interpelle, appelle son patron : Pas le droit, propriété privée.

Je rentre par le parc de la Légion d’Honneur, croise des joggeurs, un couple de retraités sur le parcours santé qui pédale dans le vide, des types qui errent comme moi et me rappellent mon statut de chômeur. Rue des Victimes du Franquisme, je vois sortir d’une bagnole mon ami Pipo et son patron : Quoi de neuf ? ça fait longtemps, on t’a passé le bonjour ? Il revient de la casse, quelques bricoles dans les mains. La nuit dernière, une explosion dans le sous-sol de son immeuble l’a réveillé en sursaut : C’est des voyous, ils sortent la nuit comme des chauves-souris. Il me demande ce que je fous quand je ne suis pas ici : Des photos de charme ? Parce que je sais que toi, si tu fais des photos de charme, tu feras quelque chose de beau. J’ai peur qu’il soit déçu quand il viendra voir l’expo le mois prochain.

Retour à Zone Sensible, avec vue sur la cité Joliot-Curie. Un habitant m’intrigue. Il semble vivre fenêtre ouverte jour et nuit, alors que dehors il fait froid, il fait vent, il fait pluie. J’entrevois sa silhouette dans l’encadrement de la fenêtre. Est-ce que d’où il est, il a remarqué le nouvel habitant de Zone Sensible, attablé derrière la baie vitrée, le regard braqué sur lui ? 

Résolution de l’énigme une heure plus tard. C’est une famille africaine qui vit ainsi fenêtre ouverte : j’entrevois les têtes de deux gamins, puis la mère qui secoue un tapis avant de refermer la fenêtre.

Dans la cuisine au sous-sol un bruit de papier froissé me détourne de mes pensées. Je descends, la miche de pain est au sol, sous la table. Est-ce un rat qui l’a faite chuter, afin de partager son festin ? Le plus familier devient soudain inquiétant. Je ne suis pas seul, et me sens à mon tour fait comme un rat à qui l’on retire son butin. Pluie, vent, fuite d’eau, me poussent vers la sortie. Je referme portes et volets : Trop de clefs.

 

18.04.12 – Faire quelque chose

On ne peut pas vivre, se regarder vivre, faire œuvre d’art de sa vie, faire sa farine des miettes de sa vie. Non, il y a perte.  Et c’est pourtant à partir des chutes qu’il faut faire quelque chose. Ce sont des moments juxtaposés, qui ne se chevauchent pas. Le temps de l’art n’est pas le temps de la vie, et quand on est entré dans le processus de création, on ne sait pas ce que l’on fait au moment où on le fait. Pas de mode d’emploi, pas de recette.

Donc, c’est pas grave si je trébuche, c’est pas grave si je bute sur chaque seuil, cherche mes clefs, suis dans la confusion. C’est ce que je ressens ce jour au moment de l’enregistrement vidéo, en train de manier clefs, en train de franchir seuil. Sorte de bégaiement dans l’image : point de vue extérieur, dans mon dos, de trois quarts, braqué sur le geste d’ouvrir portail, porte, et de traficoter clefs devant chaque verrou. Dedans, dehors, je ne sais plus où je suis. Seuil franchi, je me dirige vers la trappe qui me conduit au sous-sol, double verrou, je ressurgis dans le préau, par une autre trappe, passe d’un espace l’autre, sans broncher. Et quelques pas plus loin, une autre serrure qui me nargue, c’est un dédale. Dehors, la lumière ne cesse de varier, je cherche la sortie, tire un rideau, ouvre la porte qui me donne accès au banc, au jardin, le brouhaha du périph au loin m’accueille dès la porte ouverte. Je souffle, fume une cigarette, ne tiens pas en place, poursuis l’ouverture des portes et fenêtres, passe par la fenêtre, cours chez le buraliste, reviens à Zone Sensible, entre dans le champ, fume une clope, celle que j’aurais voulue fumer un instant auparavant, grimpe au grenier, ouvre cadenas, rejoins rucher, ferme placard, dévale les escaliers, ne sais pas où je suis, en pays zoulou, ou bien quoi ?

Une fois la boucle bouclée, le temps de la relâche, le temps de l’habiter, une autre tâche m’attend, celle d’habiter : l’eau dans la bouilloire, l’eau bouillante dans la cafetière, la pression du piston. À ma table, devant l’écuelle où le cadre des alvéoles gorgé de miel m’attend. Sous une douche de lumière crue, je m’applique à creuser mon trou dans l’habitat dérobé aux abeilles, leur pique leur miel, et de leur cire fait des boulettes. Sans joie.

Dans la chambre, comme un maître d’école, avec une écriture de gaucher, j'écris le générique du film, avec une élocution hachée, explique tant bien que mal la danse des abeilles : danse frétillante, danse hésitante, je ne sais plus. Danser sur la table, ça, je sais, je n’hésite pas, j’habite table et fais grincer les jointures. Connerie de gamins, en l’absence des parents, le maître des lieux est sur le toit, tandis que je remue comme asticot sur la table. La table muette se met alors à geindre et à donner le tempo. C’est le moment d’arrêter. Retour à la vie.

 

22.04.12 – Sortir de soi

Si je suis l’espace où je suis, si le lieu de naissance de la politique est l’espace entre les hommes, alors la question de l’habiter est autant politique qu’économique et suppose ces allées et venues entre espace domestique et espace public. 

Habiter, ce n’est pas seulement demeurer chez soi, c’est plus encore nos trajets appris et désappris – le mouvement de sortie, le mouvement qui nous pousse hors de soi, de son abri.

«Se tenir au voisinage de l’autre, ni trop près, ni trop loin, régler sans fin cet écart où se jouent la possibilité du meurtre et du partage fondent la possibilité de la vie politique», écrit Marie José Mondzain.

C’est pour cela que mon Abri Durif est portatif et que j’ai tout à gagner de ce déplacement à Saint-Denis, et qu’il me faut ouvrir la porte de l’atelier et sortir dans la rue. Mon matériau se trouve dans la rue, mon travail commence dès le seuil franchi. Si je n’étais pas sorti de mon abri, je n’aurais pas rencontré Pipo le mécano et n’aurais pas recueilli ses mots si beaux. Lui, de son atelier en vis-à-vis du mien, m’avait repéré depuis longtemps et devait bien se demander ce que je fabriquais dans mon antre. Et les mots que nous avons échangés m’ont indiqué un chemin et peu de temps après avoir entendu l’expression «trop de mains» m’est venue l’expression «trop de clefs», façon de désigner la gêne que je ressentais au mome TO BE CONTINUED

 
Cahier 14