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Pas

 François Durif, Sans-abri, Paris, 2011

Pas d'heure

Pas, pas, pas, pas d’heure, pas de feu. Pas la peine de demander. Pas d'heure. Pas la peine de me regarder comme ça, pas la peine de me regarder. Pas à la place qu’ils m’ont assignée, n’ai pas non plus envie de me mettre à la leur. Donc, ils passent devant moi sans me voir et je me débrouille très bien sans eux. Je n’envie pas leur place, pas plus qu’eux n’envient la mienne. Eux semblent savoir où ils vont, moi je ne cherche plus à savoir, et je vais là où mes pas me portent. Je connais mon secteur. Je connais mes sons et reconnais certains d'entre eux à la cadence de leurs pas. Quand il pleut, je fais les cent pas sous l’auvent d’un hôtel ou d’une boutique quelconque, et si je ne suis pas seul sous l’auvent, mon odeur de chien mouillé semble les importuner. Parfois, j’ai pas envie de bouger et je reste là où je suis, sous la pluie. Assis, debout, trempé. Ou je m’allonge sous un carton au-dessus d’une grille d’aération d’un parking. Là aussi, ça fleure bon. Quand j’ai faim, je trouve toujours quelque chose dans la poubelle d’un supermarché, quand ils n’arrosent pas d’eau de javel les montagnes d’aliments périmés qu’ils bazardent chaque jour. Des fois, j’ai les boyaux en feu, j’ai la courante et me fais dessus sous leurs yeux, ils pressent le pas, je ne m’en fais pas pour eux, la douche chaude les attend en rentrant chez eux. La nuit, je dors pas vraiment, je veille à mes affaires, me méfie de mes congénères, puise dans mes réserves. C’est le jour que je dors le mieux, quand je trouve où me blottir, à l’abri des regards, des bruits alentour. Il m’arrive de broyer du noir certains soirs, certains matins, et je ne fais pas le malin, et je ne me fais pas voir. Pas moyen de fermer le zinzin à l’intérieur de ma caboche, les mêmes histoires, le même refrain. C’est pour ça que je suis bien content quand j’ai une radio à portée de main, je la colle à mon oreille et m’endors avec, comme ça, je n’entends plus la rengaine, adipeuse, nauséeuse. Quand le froid vient, je n’ai pas le temps de penser, toute mon énergie est dépensée sur-le-champ à tenir debout sur mes deux jambes, à trouver l’anfractuosité d’un immeuble où établir mon campement du moment. Un matelas, une couette, un duvet, un carton, une ribambelle de sacs, des journaux pliés serrés dans des sacs, mon butin varie selon les jours et voilà bien longtemps que je ne cherche plus le confort à tout prix, la meilleure planque, la meilleure place. Il y a des jours où les forces s’amenuisent, des jours où les forces me manquent. Je ne demande rien à personne. Je sais ce qui m’attend. La vie d’avant s’est dissoute depuis longtemps. Ce qui m’attend, c’est comme si je le savais depuis longtemps. C’est pour ça : pas d’heure, pas de feu. Pas la peine de me demander, l’heure, le feu.

 

Pas d'air

Pas d’air, pas d’arme, pour fendre l’air et trouver où est ma place. C’est comme si je portais en moi un cadavre qui m’encombre depuis l’enfance. Et ce cadavre prend toute la place et me pompe l’air. Et je ne sais pas quoi faire pour m’en défaire et le déposer à sa place. Condamné à porter son poids durant mon existence entière, je ressens parfois une grande lassitude qui se résorbe peu à peu dans les tâches quotidiennes qui m’incombent. Je me fais peut-être des idées, je me suis peut-être fabriqué moi-même ce fardeau, je voudrais bien crever une fois pour toutes cette panse remplie de larmes. Il est vrai que la vie ne vous rate pas. Vous trouvez sur votre chemin les obstacles que votre esprit malade a sécrétés à partir de rien, de chimères. La misère est aussi grande à l’intérieur de nos caboches endolories qu’à l’extérieur de nos villes endormies.

Parler, ne pas parler, ne pas parler au nom de celui que je ne connais pas, ne pas parler de ce que je ne connais pas, laisser parler, laisser venir les voix qui creusent leur sillon jusqu’à moi. Écrire, creuser, exhumer un cadavre et lui offrir un nouveau linceul, avant de l’ensevelir à nouveau. Passer par là, en passer par là, et n’en confier à personne les aléas, les accès de faiblesse. Reconnaître une forme de lâcheté qui précède certains de mes actes, certaines de mes pensées. Ne pas toujours avoir le courage de dire la vérité à soi-même comme à son vis-à-vis. Vider son sac ne sert à rien, mieux vaut encore le porter sur son dos telle une carapace qui protège des prédateurs. Un jour viendra où le sac sera déposé quelque part, en un endroit lointain ou incongru, déposé à l’endroit précis où la mue aura eu lieu à l’insu de son propriétaire. Les paroles tues forment ainsi une épaisse carapace, qui se fendille au gré des rencontres et des accidents de la vie. Quand vient le moment de tout débobiner, les paroles jusqu’alors inaudibles sont précisément celles qui blessent l’oreille de celui qui les avait repoussées dans les limbes de sa mémoire labile. Ainsi l’écriture incise l’enveloppe de nos perceptions les plus fines et fait remonter à la surface les souvenirs des sensations qui nous semblaient à jamais perdues. Pas d’autre choix que celui d’écrire, le plus court chemin pour se défaire du fardeau et penser à autre chose, et passer à autre chose. Pas le plus court chemin, plutôt le chemin qui est le mien, parsemé de trous, de bosses, de cailloux et de flaques d’eau dans lequel j’entrevois un morceau de ciel. Aussi n’ai-je plus le temps de rebrousser chemin. Il est encore temps d’ensevelir les pensées mortes afin de faire naître des pensées nouvelles et odorantes qui m’indiquent un autre chemin et me font oublier ma peine. Pas de croix, pas de stations.

 

Pas encore

Le moteur tournait encore quand il a été retrouvé mort. Le moteur était encore chaud, son corps aussi. S’agit-il d’un règlement de compte, on ne le sait pas encore. L’enquête le dira peut-être. Tué d’une balle de carabine, ce n’est pas la procédure habituelle. C’est le douzième assassinat dans la cité phocéenne depuis le début de l’année. On ne compte plus les morts, on compte encore les morts. Une autopsie va avoir lieu, comme pour les autres corps. Ce dernier n’avait pas de casier judiciaire, n’était pas enregistré par les autorités de la police. Tué à son volant, à bout portant. On ne sait plus trop quoi dire, quoi faire. Le ministre de l’intérieur va sans doute se rendre sur place ou faire une énième déclaration. Il est bien placé dans les derniers sondages en vue de la prochaine élection présidentielle. Entre-temps, il y aura les municipales. La sécurité reste une priorité pour une majorité de Français, bien que ceux-ci soient de plus en plus défiants à l’égard de leurs gouvernants. Pas facile de se projeter quelques pas plus loin. Alors on commémore à tout va. Les morts seront toujours plus nombreux que les vivants. On ne sait plus très bien où mettre nos morts et notre rapport à l’histoire semble être faussé. On vit au jour le jour, on va au plus pressé. On a beau dire que ça va péter d’un moment à l’autre, ça ne pète pas. Chacun reste rivé sur ses positions, pétrifié dans ses préjugés. On nous informe, on n’en sait rien. La presse papier va mal. Seuls des titres comme L’Équipe ou Le Canard enchaîné s’en sortent encore. La société qui vend les portails automatiques fait aussi un bon chiffre d’affaires, comme ça, pas besoin de sortir de sa bagnole pour rentrer chez soi, pas de risque de se faire flinguer au moment d’ouvrir le portail. Mort devant mon domicile, ça ne m’arrivera pas. Pas de bagnole, pas de femme, pas d’enfants, pas de remords. Je ne sais pas pour combien de temps j’en ai encore. C’est comme si j’étais assigné à résidence depuis déjà un moment. C’est comme si j’étais déjà mort. Pas d’une mort violente, plutôt d’une mort lente. À petit feu, pas mieux. Pour moi, tout s’est donc arrêté à l’âge de quinze ans, à Marseille, c’est la légende que je me suis fabriquée tout seul. Si je réussis à recouvrer la force du dessin, je suis sauvé. Si j’ai encore la force d’en faire un récit, je m’en sors, le moteur tournera encore quand je serai déjà mort. Ah, si j’avais su, je ne serais pas sorti ce matin acheter mon journal, je me serais contenté d’écouter la radio en lavant ma bagnole dans le jardin. Je ne vais pas repasser le film, ça ne sert à rien, je suis déjà loin, je vous laisse mon corps, pas eu le temps de laisser des consignes quant à l’organisation des obsèques. De toute façon, vous vous débrouillez déjà très bien sans moi. Le monde continue de tourner sans moi, le moteur continue de tourner sans moi.

 

Pas dire non

Bien sûr, j’aurais voulu dire non, avoir la possibilité de dire non, mais non, cette fois-ci, je ne peux pas dire non, étant donnée la situation, la cascade de «non» que j’ai subie ces derniers temps, alors comme ça, je vais devoir aller au front, faire un travail pour lequel je ne suis pas fait, mais il ne tient qu’à moi de l’apprendre et de regagner peu à peu du terrain, en ne cherchant plus un abri, un bel alibi. Ainsi, en m’éloignant du monde de l’art et du réseau des galeries surexposées, je vais retrouver la nuit et les lueurs dans la nuit, je vais retrouver l’oubli et le travail souterrain de l’art qui se fomente dans la fange et l’oubli. Au début, je vais bien sûr dérouiller, perdre du poids, m’alléger peu à peu en leur donnant ma force de travail, mon temps, qui, à un moment, va donc se convertir en argent, ce dont j’ai besoin pour vivre, comment dit-on, ah, oui, subvenir à ses besoins. Et cela risque de creuser le désir et de redresser l’animal mou à l’intérieur. Dans le gourbi, peut-être, pas chez moi, pas sur mon terrain, mais c’est comme ça que je vais réévaluer la difficile liberté et la nécessité de faire quelque chose pour soi, pour grossir un peu et mener sa propre bataille en sachant où est l’ennemi. Dans le brouillard, peut-être, certains jours, dans le froid et la grisaille, mais les jours heureux ne sont pas loin, ne demandent qu’à poindre dans un horizon d’attente à moi seul connu. Et je n’aurai plus besoin de tout dire, de tout raconter au fur et à mesure, et je n’aurai qu’à aiguiser le regard pour voir les images-lucioles qui vacillent autour de moi. Et puis, il y aura des voix qui me surprendront durant mes heures de veille dans mon gourbi, et je ferai la visite guidée comme un zombie, avec des phrases apprises, un débit lent ou rapide selon l’affluence. Durant mes heures de permission, j’arpenterai la ville, prendrai des photographies, essayerai de transcrire des impressions dans mon cahier, tiendrai mon journal, écrirai des cartes postales, des lettres, afin de ne pas perdre le contact avec le monde intérieur, l’arrière, les rares amis. Je vais donc vivre loin de Paris durant ces quatre ans à venir, serai plus souvent sur une échelle avec des outils dans les mains pour solidifier mon abri empli de paroles que je n’entendrai plus à force de répéter les mêmes tâches chaque jour. Comme j’ai perdu l’habitude d’un travail manuel, mes mains vont rougir, gonfler, s’abîmer, mais, au fil des semaines, le corps va s’endurcir et la tête obéir au travail des mains. Oui, moi aussi, je voudrais bien être une machine, connaître mon quart d’heure de célébrité : NON. «Mort pour la France», mort pour rien, je dis «non», je voudrais bien avoir la possibilité de dire non et ainsi éprouver ma liberté en choisissant mon front. Si je ne décide pas de ma vie, d’autres s’en chargeront à ma place et je n’aurai plus qu’à obéir.

 

Pas la première fois

«Ménage-toi», dit le père à son fils alors que ce dernier lui exprime son désarroi. Ce n’est pas la première fois qu’il entend ces mots dans la bouche de son père. À chaque fois, ceux-ci agissent comme un poison en se glissant jusque dans son sommeil, jusqu’à le réveiller tout à fait et le maintenir dans un état de veille. Ainsi, dans la nuit qui a suivi cette dernière conversation, le fils se réveille avec ces mots brûlants dans la bouche, il les ressasse jusqu’à trouver leur antidote qui les éclaire d’un nouveau jour : «Mange-moi», «Bois-moi», célèbres formules lues dans Alice au pays des merveilles. Oui, le père, même inconsciemment, s’arrange fort bien de la médiocrité du fils qui, par son inertie, le maintient dans sa posture de «Père en majesté», ne le détrône pas et lui le tends le miroir dont il a tant besoin pour tenir en place et renouveler sa vigueur. Histoire de vases communicants que celle du père dans la lumière et du fils tapi dans l’ombre. Et cela, le fils le rejoue avec des substituts de père en ayant l’illusion de se libérer de celui qui reste omniprésent. Autant de temps que le fils ne coupe pas avec la bourse du père, tous ses efforts d’émancipation sont annihilés. Fils rentier, fils raté. Je ne parle même pas de ses velléités d’artiste, qui semblent répondre au désir du père plus qu’à son propre désir : désir éconduit, il lui remet chaque fois ses objets internes, le fruit de son travail, puisque à ses yeux, il lui doit ce luxe de temps qu’exige la tâche artistique. D’où la nécessité pour lui d’opérer ce déplacement pour recouvrer ses forces de vie et ne pas se tromper d’ennemi. Car l’ennemi, il le sent depuis longtemps, est bien tapi à l’intérieur de son abri, celui qu’il nomme «l’ennemi de l’intérieur» en s’en amusant parfois. Aussi doit-il cette fois-ci garder pour lui le chemin qu’il a à parcourir pour sortir de l’ornière et reprendre contact avec son propre désir. Il se souvient alors de la tapisserie de La Dame à la Licorne qui l’avait tant ému la première fois qu’il s’est trouvé physiquement devant celle-ci, dans la salle ovale du musée de Cluny. Les lettres inscrites au-dessus de l’entrée de la tente entrouverte l’avaient soudain arrêté : À mon seul désir

Si l’art libère la vie que l’homme a emprisonnée en lui à son insu, il s’agit dès lors de répondre à cette exigence de l’œuvre et de remettre sur l’établi la tâche à accomplir. Il n’a pas d’autre choix, ou plutôt il a à assumer ce choix, car il ne trouvera pas de salut en dehors de ce travail qui exige de lui toutes ses forces, à la mesure du désespoir croissant les jours de désoeuvrement. Il n’y a qu’une seule solution, Pas d’autre solution que celle de s’adonner à la tâche artistique sans faiblir, là réside son salut.

 

Premier pas

Cela commence par se lever le matin, cela commence par recouvrer l’élan nécessaire pour poser le pied au bas de son lit, le premier pas de la journée. Cela commence par trouver une raison de se lever, une nécessité intérieure, et pas forcément un train à prendre ou un rendez-vous chez le médecin. Le mieux serait que cela n’exige pas un effort surdimensionné, plutôt une envie de se lever et d’entamer la journée avec appétit, en étant déjà curieux de ce que cette journée va réserver. Cela suppose de n’avoir pas peur de ce qui va advenir et de faire confiance en cet élan de vie. Les pensées du matin ne sont pas celles du soir ou du milieu d’après-midi. Bien sûr, en l’absence de contraintes extérieures, il est aisé de suivre sa pente et de se ménager un temps de repos supplémentaire, mais très vite, le sommeil peut devenir mortifère. Si je me lève tard, me rendors après un premier réveil, les pensées de la nuit se dissolvent dans une sorte de mélasse : bribes de phrases et d’images qui tournoient jusqu’à disparaître dans le trou. Alors, c’est décidé, je me lève le matin et reconquiers les heures pâles du matin. C’est pas grave s’il fait encore nuit quand je pose le pied sur le plancher de ma chambre et fais le premier pas. C’est un pli à prendre, un habitus, c’est tout. Ce n’est pas pour me rallier à la majorité et reprendre à mon compte l’antienne : «Le monde appartient à ceux qui se lèvent tôt». C’est plutôt l’envie de me remettre au travail, l’envie de me remettre en vie. Dans ma famille, on dort beaucoup, et c’est la figure taciturne du grand-père maternel qui battait ici tous les records. À la fin de sa vie, il dormait dix-huit heures par jour, ce qui fait pas lourd pour se sentir en vie et se tenir debout. Gamin, j’étais parfois anxieux à l’idée de ne pas avoir mon compte de sommeil, et je ne cherchais pas à me faire oublier au moment du coucher. À sept ans, je me levais le premier pour faire le petit-déjeuner au père et aux sœurs. Ma mère ne se levait pas avec nous. Et puis je me suis cassé le bras, mauvaise fracture au coude droit, en chutant de la barre fixe. Je ne me suis plus levé, j’ai laissé passer mon tour, je me suis arrangé du statut «bras cassé» et je pouvais raconter en boucle à qui voulait bien l’entendre comment je m’étais cassé le bras. C’est la première fois que je «lâchais» et ça s’est répété, je me suis cassé le bras cinq fois, chaque année, jusqu’à l’âge de onze ans. Et plus tard, je ne me contentais plus de me casser le bras, je me cassais tout seul, quelque chose s’effondrait en moi et je n’arrivais plus à me relever, je ne me levais plus. Et si je décidais aujourd’hui de me lever, comme ça, pour rien, pour voir.

 

Un pas de plus

Le sentiment de reprendre contact avec la zone grise, la matière volatile des impressions, le souvenir de sensations comme gelées à l’intérieur des tissus, des boyaux, des méandres du cerveau. Comment ça marche, je n’en sais rien, il suffit parfois d’un pas, d’un micro-déplacement à l’intérieur de soi. C’est physique, c’est chimique, c’est électrique. Tout cela, je l’ignore, c’est pourquoi je ne suis pas maître à bord. Pas besoin de tout décortiquer, juste saisir l’instant où les pensées affleurent, plonger son filet dans l’eau noire des songes et le hisser délicatement jusqu’à sa frêle embarcation. Dans son filet, des images brilleront plus que d’autres, des pensées s’éteindront aussitôt extirpées des mailles du filet, la plupart seront rejetées à l’eau. Je me souviens d’un rêve que j’ai fait, il y a longtemps, après une randonnée dans ma région, entre monts et lacs, terre et ciel. Je suis assis près d’un lac, et assiste, impuissant, à une même scène qui se répète en boucle. Un jeune homme, au loin, se dirige vers l’eau noire du lac, y plonge, se noie sous mes yeux. Aussitôt, je me lève, me dévêts, plonge à mon tour dans l’eau noire et glacée pour hisser le corps du jeune homme jusqu’à la berge et le ramener à la vie. Après un laps de temps, le même garçon retourne à l’eau et ne tarde pas à sombrer à nouveau. À chaque fois, je trouve en moi l’énergie nécessaire pour me jeter à l’eau et le hisser avant que son geste ne lui soit fatal. À un moment donné, comme la même scène ne cesse de se rejouer, je sens mes forces s’amenuiser, la lassitude me prendre, la colère monter devant mon impuissance à tirer ce garçon du côté de la vie. Aussi, lors de sa dernière tentative de noyade, je laisse faire, reste à ma place, n’agis pas, et soudain surgit un autre homme qui vient au secours du garçon. Et soudain, dans mon rêve, se confondent la figure du jeune homme qui tente de se noyer et celle de l’homme qui vient le sauver. Je m’approche de ce dernier, lui saisis la main, et aussitôt sa main dans la mienne, je tombe profondément amoureux de lui, je ne me sens plus seul et ce sentiment subsiste en moi durant les heures qui suivent le réveil. Après coup, je réalise que ces trois figures sont les trois facettes d’un même personnage : celui qui observe la scène au loin, celui qui s’obstine à vouloir se noyer, et celui qui vient à son secours et le hisse jusqu’à la berge. Un pas de plus, et je ne tarde pas à résoudre l’énigme de cette danse des trois silhouettes : celle assise, celle en train de couler et cette autre enfin qui plonge pour la ramener à la surface. Puisque je suis encore aujourd’hui celui qui veut se noyer, celui qui l’empêche de toucher le fond et cet autre qui assiste au manège sans rien faire.

 

Pas Noël

Je n’ai pas vu venir Noël cette année, pas vous ? D’ailleurs, je ne sens pas Noël, ça ne date pas d’hier et chaque année, ça se répète. Et puis, si je suis franc, je n’ai jamais pu le sentir, le père Noël, avec son drôle d’accoutrement, sa hotte et tout le bazar : un être factice, rien d’autre, et soumis aux lois du marché, au matérialisme, à la consommation à tout va. Un masque de fête, un être gonflé de rien, une baudruche ! Faire un cadeau, c’est quand même autre chose que de respecter une date, une tradition. Faire un cadeau, c’est quand je tombe sur un livre, un objet, et que soudain ce dernier me fait penser à quelqu’un, un ami, une conversation que j’ai eue avec lui. Je me dis alors que ce livre est pour lui, qu’il lui ferait plaisir, et m’empresse de le lui acheter, demande un papier-cadeau, lui mets dans les mains à la prochaine occasion. C’est ça, un cadeau, non ? C’est impromptu, ça ne se prévoit pas à l’avance, ou bien alors ça ressemble à une corvée. Mieux encore, faire un cadeau ne se traduit pas forcément par l’acquisition d’un objet, sa valeur matérielle, son volume, son éclat. Un cadeau, cela peut être juste une visite, une conversation, un moment, dont on ressort gonflé à bloc, plein d’une énergie renouvelée. Une invitation au voyage, une dérive dans la nuit, un coup de foudre. Le hasard d’une rencontre, la fulgurance d’une phrase, le sentiment d’être en vie. Et pas cette frénésie d’achats, ce besoin compulsif d’avoir, de consommer, d’accumuler. Faire le vide autour de soi, chez soi, c’est encore une fois le plus beau cadeau que l’on puisse s’offrir, une autre façon de fêter la vie et ses cycles qui ne respectent pas les saisons. Quand on se met à faire le tri dans sa maison, c’est pas toujours simple de se défaire des cadeaux des autres qui vous rappellent de bons ou de mauvais souvenirs, des amitiés éteintes, des amours défunts. Putain, ça pue la mort tous ces objets que j’ai accumulés durant ma vie et qui ne me regardent plus du tout et exigent pourtant tous mes soins. C’est bizarre, c’est toujours au moment de Noël que me vient l’envie d’envoyer tout valdinguer et de disparaître pour de bon, disparaître socialement, j’entends. Je ne vais pas attendre le printemps prochain pour ouvrir grand mes fenêtres et tout balancer par la fenêtre. Et si je ne fais pas le vide de temps en temps, eh bien, d’autres s’en chargeront à ma place quand je serai mort et deviendrai à mon tour un souvenir encombrant. Autant commencer la besogne dès maintenant, en n’ayant pas peur d’oublier. Avant de tomber soi-même dans l’oubli, il n’y a qu’un pas. Cette année, le père Noël ne passera pas dans l’étroit conduit de la cheminée, il n’en sortira qu’un nuage de suie, une nuée de poussière, rien d’autre. Les yeux brilleront devant le spectacle du vide.

 

Pas une ombre au tableau

Ah, oui, je vais mieux, nettement mieux, ça ne fait pas un pli, il suffit d’ouvrir les yeux, dès le matin dessiller les yeux et s’extirper du lit en s’étonnant des plis que le corps a produits durant son sommeil dans les draps encore chauds et humides — comme une sorte de moule en plis qui conserve quelque temps encore la chaleur du corps, ses humeurs, ses sécrétions qui ne sont pas que pollution nocturne, pisse, bave ou sperme. Quant à la production des rêves à qui mieux mieux, ah, là non plus, je ne suis pas sûr de vouloir en faire le récit dès le lever, car je sens bien que les mots ne sont pas les meilleurs outils pour extraire ceux-ci de leur gangue, de leur duveteux étui. Alors, comme ça, je dis que je vais mieux et rien que le fait de m’entendre dire cela, ça va déjà mieux, je commence par le dire à moi-même à voix basse avant de le gueuler par-dessus les toits à qui veut bien l’entendre, à ceux qui m’animent comme à ceux qui me refroidissent illico. À la question «Comment ça va ?», je réponds «Très bien, et vous ?», comme ça, c’est fait, je ne m’encombre plus de formules alambiquées pour déjouer la fausse sollicitude, ou bien je me contente d’un «Ça va» sonore et enjoué qui coupe court à toute élucubration. J’enchaîne direct sur le bulletin météo ou le désarroi de mon voisin, car ça fait toujours du bien de s’appuyer sur l’humeur maussade de son voisin, plus besoin de regarder son horoscope, je suis au beau fixe, perce les nuages, crève l’écran ! Pourtant, la période des fêtes de fin d’année n’est pas propice à cette bonne humeur insolente, je déjoue alors tous les pronostics, me réjouis de rejoindre les miens, m’en fais une joie, vraiment, je vais sortir revigoré de ce bain familial, sentir un déblocage névrotique qui réjouira tous les amis. Allons, réveillons-nous, faisons bonne figure, communiquons une joie de vivre, enguirlandons-nous, brillons de tous nos feux, fardons-nous jusqu’à l’excès. Joyeux Noël, meilleurs vœux, bonne année, bonne santé, la santé surtout, et que ça gaze à tous les étages ! Ah, vraiment, cette année, j’ai fait de mon mieux, j’ai traversé les fêtes sur un petit nuage, les gens m’ont trouvé radieux, de l’énergie à revendre, des projets à gogo, pas une ombre au tableau. C’est fou l’effet placebo, suffit d’y croire, et tout glisse, et la chaleur s’emmagasine à l’intérieur de soi, et le rideau de perles scintille dans mon dos. J’ai mis de l’or dans mes cheveux, danse comme un dieu, chante comme une diva, plus besoin de gratter, c’est le jackpot assuré, je suis là où je voulais être, tous mes efforts sont récompensés, mes objectifs sont atteints, une montée en puissance irrésistible ! Amour, argent, chance, je suis plein aux as, bourré à craquer. Tout ce que je touche se transforme en or.

 

Pas le temps

La table flotte à l’intérieur de l’habitacle tel un radeau suspendu entre deux eaux, deux nappes de brouillard. Il se fait tard, pas le temps de la plier, pas l’énergie de donner un coup de plumeau. Un train qui arrive en retard, un métro bloqué dès la station de départ, un RER qui reste à quai, qu’est-ce qui se passe ? Le réel qui résiste, l’après-coup des fêtes de Noël qui pétrifie les visages, les transports en commun qui s’immobilisent tout à coup. Quoi faire ? Dormir tout son saoul, cuver un bon coup, et retourner à sa table, qui devient alors sa console, table à partir de laquelle s’orienter et consolider son monde. Trois jours en famille et tout est à recommencer. Reprendre le bel ouvrage qui est resté en plan sur sa table, rouvrir ses cahiers et jongler d’un cahier l’autre. Ne pas vouloir donner un semblant d’ordre et accepter cet état intermédiaire, sorte de mélasse de laquelle extraire un peu plus tard des grains de lumière. Au danger de perdre tête, répondre en dansant sur la table afin de faire remonter à la surface le matériau qui est le sien. Il arrive un moment où le simple fait de franchir le seuil de sa propre cahute devient problématique. Aussi le désordre de sa propre table donne-t-il des indications sur la marche à suivre : marche hésitante, danse frétillante. Dès lors, il s’agit de sculpter le labyrinthe de ses propres pas – «et j’écris sur les vitres, sur la poussière du nécessaire, j’écris mon nom en lettres majuscules, signature quotidienne de ma comptabilité avec la mort.» Ah, oui, je relis ces lignes de Fernando Pessoa comme si je les avais lues hier, ou dans une autre vie fossilisée dans ses neuf mètres carrés sous pente. Je me revois, assis à ma table, dos à la fenêtre, avec des monticules de papiers autour de moi, en train de creuser par le stylet les quelques centimètres carrés d’une feuille de papier saturée de mine de plomb.

Aujourd’hui, je ne dessine plus, cherche autrement à creuser la surface, en mettant en branle la mécanique du désir. Tout semble se fossiliser si rapidement. Pourtant, il ne faut pas grand-chose pour mettre en mouvement la psyché, animer le fossile. Cela passe par l’écriture, les mots recopiés dans ses cahiers, les mots des autres qui ne sont que grains à moudre, avant que l’onde de la langue ne nous ébranle tout à fait, ne nous rende l’énergie dont nous avons tant besoin pour faire avancer notre frêle embarcation. Il n’y a qu’un pas à faire pour sentir la fêlure, le danger de perdre tête, mais le jeu en vaut peut-être la chandelle, le jeu appelle la ritournelle. Du vent dans les voiles, si les mots sont les voiles, disposons-les de telle sorte que le vent s’y engouffre et nous arrache à nos points d’appui habituels. Déjà, dans mon nom propre, si je le fends en deux, je n’entends que le vent.

 

Pas peur

Pas le sentiment d’être le 31, pas le sentiment d’être aujourd’hui, pas de sentiment, peut-être, peut-être pas, pas peur non plus de demain, de l’année prochaine encore moins, pas peur de me tromper de jour, pas peur de me tromper d’année, viendra suffisamment tôt mon heure, mon jour, mon année, le tout consigné dans un registre d’état civil, pas de quart d’heure de célébrité, pas pour moi, mais l’espoir d’accélérer le compte à rebours, bien que je n’ai pas vue sur le compteur, c’est pour cela que j’ai besoin de vous, je ne me gêne pas pour vous demander le jour, l’heure, vous avez l’air mieux outillé que moi pour vous orienter dans le dédale des jours et des heures, je ne sais pas si je fais bien de m’adresser à vous, comme ça, sans bonjour, ni au revoir, mais vous ne me faites pas sentir votre peine de me voir ainsi, chien mouillé, visage pâle, je ne sais pas non plus si je vais passer l’année, seul et sec, ou bien accompagné et tout mouillé, tout ramolli au contact d’un être si rare, si assuré, au contact de mon aîné, je vais peut-être bien me redresser, reprendre du poil de la bête, me faire plus beau pour le préféré, l’être adoré, mais cette fois-ci, attention, pas de bévue, pas trop demander, puiser dans mes réserves, me défendre de parler le premier, pas tout raconter, me faire discret, pas la ramener, tout ça, ce sont des vœux, des promesses faites à soi-même, ça ne m’empêche pas de m’attendre au tournant, ça ne m’empêche pas de déconner de temps en temps, je ne m’entends pas, je ne me vois pas, parfois je m’entends dire de grosses conneries et puis ça passe, ça passe pas toujours, des fois ça coince, ça reflue, ça se retourne contre moi, pas assez d’une vie pour se corriger, se corriger sans cesse, c’est quand même bon de sentir un regain de vie à ce moment précis de l’année, à la fin, le compte sera toujours rond, ou pas, je ne serai pas là pour compter, pour peser, d’autres s’en chargeront, mais reste encore beaucoup à faire, reste encore à vivre la vie qui m’est donnée, reste à actualiser sa puissance de vie, sa volonté de puissance, si agir, c’est assumer son présent, j’ai pas de temps à perdre, j’ai tout mon temps, j’ai quelque chose à faire de tout ce temps que je me suis mis de côté, j’ai à me mettre au jour, à jour, comme vous voudrez, aussi ai-je besoin de vous pour ne pas me perdre dans le dédale, je l’ai déjà dit, c’est pas grave, à un moment donné, la vie, c’est répétitif, c’est répéter les mêmes conneries, rater la même marche, se prendre les pieds dans le tapis dès l’entrée, vous m’avez compris, vous m’avez déjà jaugé, vous y voyez peut-être plus clair que moi dans la marche à suivre, si encore il y avait un mode d’emploi, «sa plus belle œuvre est l’emploi de son temps» dit Henri-Pierre Roché de Duchamp, allons-y, sautons le pas.

 
Cahier 13