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À un moment donné

Je me suis endormi, je ne me suis pas réveillé, ça a commencé comme cela. Je n’ai rien vu venir, si ce n’est une fatigue tenace qui m’empêchait de lire, qui m’indiquait le lit plutôt que la table. Quand il allait au bal, mon grand-père s’endormait sur la table, tête sur bras repliés sur table. Je ne sais pas si je ressemble au grand-père, je ne sais pas si je vais devenir comme lui et dormir dix-huit heures par jour pour tenir debout les six heures restantes. J’ai les yeux en amande comme lui, des yeux pour dormir. J’ai les ongles de l’index et du majeur qui ressemblent aux siens, des ongles plats. C’est le premier mort que j’ai vu. Je l’ai vu seul à la morgue de l’hôpital. Il est mort tout rond. Il ressemblait à Brejnev, le premier mort que j’ai vu à la télé.

 

Je me suis endormi, je ne me suis pas réveillé, je ne l’ai pas fait exprès, je n’ai pas vu le danger, je n’ai pas eu mal, c’est passé tout seul, le corps tout entier, la tête la première, j’ai levé les bras pour aider, comme quand mère m’enlevait un pull à col roulé, ses mains abîmées agrippaient tout, à l’époque, elle aimait tricoter, elle passait beaucoup de temps seule, et le soir elle était la dernière à aller se coucher, après avoir traficoté un bon moment dans la cuisine, puis dans la salle de bain, quand elle passait dans le couloir, elle astiquait les poignées de porte de la chambre de mes sœurs, de la mienne, elle n’aimait pas voir un rai de lumière sous la porte, aujourd’hui mes journées ressemblent aux siennes, à part que je n’ai pas de poignées de porte à astiquer, je n’ai pas pris toutes ces manies, mais j’ai pris quand même, elle m’a eu quand même.

 

Je me suis endormi, je ne me suis pas réveillé, je ne me souviens pas, je ne me souviens pas de l’endroit, je ne me souviens pas des circonstances, je ne me souviens que des moments d’endormissement quand j’étais enfant, du cinéma que je me faisais pour m’endormir, je m’enfonçais tête la première dans le lit, obstruais l’entrée avec peluches et coussins, construisais ainsi mon abri, puis marmonnait : Demain c’est jour zéro, tout ce que j’ai fait jusqu’à ce jour, c’est pas bien, c'est mauvais, faut tout recommencer, tout recopier, déchirer les pages maculées, tout ensevelir, ensevelir tout le mauvais, parce que tout ce que j’ai fait jusqu’à ce jour, c’est zéro.

 

C’est quand je me sens le plus vide que j’ai envie de cul, le vide en moi appelle le cul, mais le cul ne répond pas toujours au vide en moi, l’envie décuplée, le cul se vide de tout contenu, ainsi le désir se retourne comme gant, je ne suis jamais blanc, avec cela je ne serai donc jamais blanc, quand le cul, ça prend, tout revient à sa place, le vide laissé par le cul n’est pas le même que celui qui précède l’envie de cul, l’envie de cul qui n’est pas forcément l’envie de se faire enculer, l’envie de cul qui n’est pas forcément l’envie de culs offerts, une fois entré dans le manège, le temps ne compte plus, cul serré se dilate au contact des queues dressées, queue dressée se fraie un chemin jusqu’au cul dilaté, il s’agit dès lors d’entrer en contact avec sa région fangeuse, son vide à lui n’est pas le mien, j’entre.

 

Tout commence par une séparation. Tout. Autant tout déplier, tout débobiner. La fin contenue dans le commencement. La boucle bouclée, la bouche fermée.

 

La mort, meilleur moteur. Je conçois la mort comme le meilleur moteur qui soit. Aussi s'agit-il de ne pas perdre le contact avec nos morts, puisque ce sont eux qui nous poussent en avant.

 

Quand le ciel est blanc, je baisse les stores. Quand le ciel est blanc, c’est comme un dimanche, les rues se vident. Quand le ciel est blanc, je tourne le dos aux vivants. Quand le ciel est blanc, c’est jour vacant.

 

Quand Paris se vide, l’appétit revient, c’est le moment de sortir de son abri, c’est le moment de traquer les garçons que l’aiguillon du désir attire dans les buissons.

 

Cet été, c’est décidé, je ne vais pas chômer, je vais récolter les fruits, je vais donner forme au désir, creuser un vide pour accueillir la forme.

 

Tout cela va passer, tout cela va passer par la parole. Car les paroles tues d’une journée se replient autour d’un vide, forment une coque solide.

 

Un sculpteur n’a pas peur du vide. Un sculpteur a besoin de vide. Un sculpteur a besoin d’accroître le vide en lui pour produire les formes qui, une fois expulsées, vont exister en dehors de lui.

 

Je n’ai pas rangé ma chambre, je n’ai pas fait mes devoirs. J’ai fait semblant de me laver, j’ai fait semblant d’aimer ce qu’elle m’a fait à manger. J’ai regardé la télé, je suis allé me coucher. J’ai pas trouvé le sommeil. J’ai pas arrêté toute la nuit. J’ai pas arrêté de ranger, j’ai pas arrêté de me laver, j’ai pas arrêté de manger. J’ai éteint la télé. Je me suis levé crevé.

 

À un moment donné, il faut se lever, poser le pied, se dresser tout entier et commencer sa journée, comme si de rien n’était, comme si, de tout ce qui était déjà là, nous pouvions disposer à notre guise.

 

À un moment donné, je me suis arrêté, je ne me suis pas vu en train de lâcher, je suis tombé, le bras tout retourné, le père est apparu et m’a porté dans ses bras, puis j’ai été opéré, me suis réveillé le bras dans le plâtre, deux broches croisées à la pointe du coude droit, quand ils les ont enlevées un mois plus tard, j’ai gueulé comme un putois, j’ai retrouvé un bras tout amaigri qui sentait le vinaigre, il a bien fallu faire connaissance avec lui, l’éduquer à nouveau, jusqu’à ce que le bras se déplie complètement, j’ai dû aimer ça, puisque j’ai renouvelé l’expérience cinq fois, je me suis cassé le bras cinq fois, une fois par an, de neuf à quatorze ans, c’est pour cela que je me suis présenté bras cassé, main gauche, œil myope, en entrant aux Beaux-Arts, je me suis fabriqué avec ça, avec tous ces bras cassés, je suis entré dans une chambre aux pans coupés, je suis entré dans un volume à la mesure de mon corps déplié, de ma fenêtre, je tendais des fils invisibles pour atteindre les êtres qui veillaient comme moi sous les toits de Paris, nous formions une communauté sans pour autant nous connaître, nous ne savions pas exactement ce que nous faisions de nos journées, de nos soirées, parfois nous gardions la chambre tout le jour, parfois la lumière restait allumée toute la nuit, durant l’été, la chaleur nous expulsait de nos abris et nous errions dans les rues ou nous réfugions dans les salles obscures, cure de ciné durant l’été pour entrer en contact avec ceux d’à côté.

 

À un moment donné, j’ai été expulsé, ça a pris le temps que ça a pris, apparemment je n’étais pas pressé de sortir et de voir le jour, il a fallu crier dès la sortie pour ne pas inquiéter ceux qui s’inquiétaient que je crie, et respirer un bon coup à la sortie, façon aussi d’exprimer une colère ou un mécontentement lors du passage de l’espace clos et douillet au grand jour, au grand inconnu qu’est le grand jour, la première fois qu’on le voit, en ouvrant les yeux, en ouvrant la bouche, en articulant deux ou trois sons, en apprenant à reconnaître l’odeur de son corps, l’odeur du corps réceptacle, le corps de sa mère qu’il faut d’abord gravir comme une montagne, un sacré volume à parcourir, yeux fermés, à tâtons, deux mains pour parcourir cela attentivement, distinguer le dur du mou, le chaud du froid, le sec de l’humide, temps d’apprentissage qui dure longtemps, aussi longtemps que son propre corps ne devienne à son tour un bel instrument de mesure, le monde alentour s’ouvre alors à moi comme un terrain de jeu avec ses étendues et ses trappes, les mots viennent après, les mots ont tardé à venir, puis se sont bousculés, ont tout obstrué, il a fallu se débrouiller autrement pour se faire comprendre, le dessin est bien pratique pour se faire comprendre au début, à un moment donné les mots se substituent aux tracés hasardeux du dessin, c’est un travail de récupérer le tracé sinueux qui se dérobe à la vue, c’est ce que je vais tenter de faire avec les outils qui sont les miens, c’est maintenant, c’est quand maintenant, à quel moment donné je suis, qu’est-ce que je reprends, qu’est-ce que je laisse tomber, quelle forme crever, quelle forme consolider, à un moment donné, il faut se décider, à un moment donné, il faut couper, tout commence par une séparation, si tout commence par une séparation, alors dans le commencement est contenue la fin, au début, à la fin, nous ne savons plus très bien, des mains nous manipulent, des mains nues, des mains gantées, ça remue à l’intérieur, ombres muettes, des silhouettes qui se penchent, s’amenuisent, un appel à l’intérieur de sa tête, un appel, un cri, un grand silence, un grand bruit, j’ai envie de faciliter le passage, des tas de gens m’attendent, je n’ai pas que ça à faire, je leur dis quoi à tous ces gens qui m’attendent, j’ai de quoi être impressionné par leur nombre, décidément, je ne serai jamais tranquille, je rejoindrai le nombre sans broncher, je n’ai plus rien à faire ici, c’est maintenant que ça fait froid.

 

À cet instant, je suis à l’arrêt. Un blanc. Rien qui vient. Qu’est-ce que je fais ?  Qu’est-ce qui me retient ? Qui, le désir, arrête ?

 

Ce n’est pas le moment. Ce n’est pas le bon moment. Ce n’est peut-être pas le meilleur moment.

 

Je couve quelque chose, c’est ce que je dis en attendant. C’est un sale moment à passer, ça passera cependant. Donc, pas besoin de faire semblant.

 

Est-ce que tu t’es lavé les dents, la bouche, l’œsophage, l’estomac, l’intestin, l’anus, tous les conduits et les poches de la bouche à l’anus ? Faudrait le faire de temps en temps.

 

Au moment de son arrestation, il était en train de dormir. Arrête-t-on quelqu’un en train de dormir ? L’arrêter dans ces conditions consiste à le réveiller, à le surprendre dans sa nudité, à l’extraire de son abri en pyjama, à l’exhiber ainsi devant les caméras.

 

Je me sens à l’arrêt, ce n’est qu’un sentiment. Je veille. Je tombe de sommeil. Au même moment, j’ai le sentiment que quelqu’un me surveille.

 

Peut-on remonter le temps ?

 

Comment entrer dans le temps de l’écriture ?

 

Césure.

 

«Le dernier homme de l’histoire humaine sera un esclave.»

 

Au moment du traumatisme, il faut se laisser dégringoler, plonger, pour ensuite remonter à la surface, hisser sa tête hors de l'eau.

 

Au-dessus de sa tête, il y a : il y a l’étendue, il y a le ciel, il y a l’inconnu, il y a les rayons du soleil, il y a tout ce qu’il ne voit pas, tout ce qui le traverse, tout ce qui le pénètre. À côté, il y a son désir.

 

Comment faire du jour une sculpture ? Aujourd’hui, j’ai fait une sculpture. Qu’est-ce que j’ai fait aujourd’hui ? Une sculpture. Aujourd’hui, tout ou presque peut être désigné comme sculpture. Question de point de vue. Là aussi, ce sont les regardeurs qui font les sculptures. Alors, comme ça, une sculpture, ce peut être : une trace au sol, le tracé d’un plan, un amoncellement, un clou planté, une pile de cageots, une liste de mots, un ballon crevé, deux corps enlacés, une tête baissée avec un flingue dirigé sur la tempe, des sacs remplis de sable qui obstruent toute une façade, toute forme érigée, la peau striée d’une baleine, un arbre sec, le dessin d’un arbre, une femme allongée, une chaise renversée, le corps souffrant d’un homme cloué sur une croix, un polyèdre posé à même le sol, un environnement, des corps gonflés de rien, une maison peinte en blanc, une pièce reconstituée, une photographie agrandie, une momie, une forme enfouie. Et si toute sculpture était destinée à être enfouie, enterrée, et si je faisais à mon tour une sculpture que personne ne verrait, et si, à mon tour, je devenais sculpture, je n’exigerais pas de socle, pas de geste ralenti, demanderais juste à être enfoui, enterré en un endroit précis, ou brûlé, dispersé en pleine nature, ne subsisterait alors de cet acte qu’une trace au sol, le tracé d’un plan, un amoncellement.

 

Je ne suis pas sculpteur, je suis sculpture : réceptacle, forme enfouie, nom gravé. Je rejoins le nombre, je rejoins la nuit. Je ne cherche pas à être vu, vous pouvez me toucher.

 

Je ne suis pas une femme, je suis un homme, pas bien épais, pas bien lourd, les jambes sont musclées, le torse l’est moins, des poils se baladent irrégulièrement sur la surface, concentrés en bas, dispersés en haut, entre les jambes, je reconnais le sexe d’un homme, il tient dans ma main, il grossit dans ma main, si la main s’agite, ça ne sert à rien, ça procure parfois du plaisir, ça permet de laisser une trace, une trace au sol, sperme ou urine, si vous voyez mon corps allongé au sol dans une flaque de sang, c’est que j’ai été renversé par une voiture, c’est que je suis mort, il ne reste de moi que le corps, la dépouille, vous en faites ce que vous voulez, cela ne me regarde plus, vous n’écrivez pas «sculpteur» sur ma tombe, vous n’écrivez rien, comme tout le monde, un prénom, un nom, deux dates, séparées par un trait d'union, tout un monde qui se replie, à cet instant, je suis pressé d’en finir, faites vite, je ne prends pas beaucoup de place, je vous laisse la place.

 

Je ne dis pas ce que je fais, ce n’est pas vrai, je ne cesse pas de dire ce que je fais, je ne garde rien pour moi, j’éprouve, j’épuise mon désir en disant au fur et à mesure ce que je fais, comme si j’avais besoin de me justifier, en disant ce que je fais de tout ce temps que je me suis mis de côté.

 

C’est bizarre, le corps, ça se souvient, ça se souvient de tout, ça ne fait donc pas que supporter, ça encaisse d’abord, puis ça restitue, ça distille quelque chose d’insoumis, d’incontrôlé, qui circule sous l’habit, sous la peau, à un moment donné, ça peut se retourner, le corps, à tout moment, ça peut se retourner contre son propriétaire, son locataire, comme vous voulez, vous n’êtes alors plus maître à bord, et vous subissez les humeurs du corps, ça sent parfois mauvais un corps, ça peut faire mal, vous pouvez soudain vous sentir encombré et, à l’instant de votre mort, dire à l'être aimé : Comme ça, je serai bien débarrassé.

 

J’ai combien de bouteilles dans le corps, j’ai combien de cadavres de bouteilles, c’est pas vrai, je ne les ai pas toutes bues, mes ancêtres en ont bu avant moi, mon corps se souvient, on est nombreux à l’intérieur, ça ne fait pas que boire, faut pas croire, ça parle aussi, plusieurs voix à l’intérieur, parce que boire ça fait parler, c’est bien connu, mais les paroles ne restent pas quand on boit, je ne me souviens que des voix, des intonations, du tempo de chaque voix, j’ai mis du temps à reconnaître toutes ces voix, quand je bois, je ne m’entends pas, ou bien j’entends trop, ça me déborde, je ne peux soutenir toutes ces voix, quand je bois, je ne suis pas seul, quand j’écris, je ne suis pas seul, quand je bois, ça m’occupe tout entier, quand j’écris aussi, c’est une occupation de tous les étages, ça remplit corps et esprit, ça prend ou ça ne prend pas, ça me tourne vers autrui ou ça se retourne contre moi, pas le choix, je ne choisis pas, je ne compte pas non plus, tout ça est si vite bu, si vite dérobé à la vue, je m’endors tête sur table, tête sur bras repliés sur table, comme mon grand-père qui, au bal, s’endormait déjà sur la table, je ne sais pas si ça tournait dans sa tête quand il s’endormait, je ne sais pas si c’était sa façon à lui de foutre le camp, mon grand-père est mort tout rond, mon grand-père est mort avec son secret, mon grand-père s’est levé pour aller pisser, et puis il est tombé, et puis il est mort, tout son corps sur la table, quand on est mort, c’est le corps sur la table.

 

Ça y est, c’est l’été, c’est chaud, la chaleur est entrée.

 

Ma vie est là : là où je vis, là où je suis, là où je fais, là où je ne fais pas, là où je fuis, là où je m’en veux, là où je ne me rate pas, là où j’échoue, là où je recommence, là où je crois être, là où je cherche à être, là où je ne ferai pas semblant, là où je fais semblant, là où je ne cherche pas à me ressembler, là où ça ferme mal, là où mon désir m’attend. Bien sûr, ça ne tient pas.

 

Les hommes qui penchent

Si je dis aujourd’hui que j’appartiens à la famille des hommes qui penchent, qu’est-ce que ça dit de là où j’en suis ? J’appartiens à la famille des têtes penchées. Dès l’enfance, j’apparais tête penchée, je laisse ma place à qui veut bien la prendre, je ne me bats pas. Je le sais et cherche ailleurs un espace où circuler, où foutre le camp. Je dessine un cheval à la tête retournée, parce que sinon sa tête n’entre pas dans la page, alors sa tête pivote et regarde vers le passé. Et aujourd’hui je ne me sens pas si éloigné de ce cheval qui ne peut rien faire d’autre que pivoter sa tête pour entrer dans l’espace circonscrit, parce que son corps trop grand, le dessin de la courbe de son dos a déterminé l’échelle de son corps qui n’entre pas dans le format de la feuille de papier. Donc, la décision est rapide et la tête se tourne vers le papillon qui tournoie au-dessus de sa croupe et c’est très bien comme ça. C’est cette liberté qu’il me faut retrouver, c’est pas grave si je n’entre pas dans le format, si je ne produis pas la forme qu’on attend de moi. Au point où j’en suis, je n’attends rien, j’attends tout de moi, tout reste à faire, tout est à recommencer, c’est comme si je le savais depuis le début. Alors comme ça, je penche, j’hésite, j’oscille, je ne me penche pas par la fenêtre, je ne me penche pas au-dessus de mon reflet, je penche quand je suis immobile, quand je danse, ça ne se voit pas que je penche, c’est quand je cherche à tenir l’immobilité, quand je pose devant l’objectif, quand il faut entrer dans le cadre. Ce n’est pas non plus la queue dressée qui me fait pencher en avant, c’est la tête qui est lourde, et le corps trop léger. Je ne vais pas vous faire un dessin, mais celui de l’homme ithyphallique que l’on a retrouvé dans la grotte de Lascaux est aussi, si je me souviens bien, un homme qui penche. Je suis l’homme qui, au sortir de son abri, ne peut rien opposer d’autre, devant le paysage qui s’ouvre à lui, que ce corps dressé, incliné, paupières plissées, devant le jour qui l’éblouit, mains tendues devant lui, comme happé par le vide, happé par l’immensité d'un monde à parcourir.

François Durif, Entre-temps, 2009

Les hommes qui penchent n’ont rien à se reprocher. Les hommes qui penchent n’ont pas à se justifier. Les hommes qui penchent ne font pas ça pour se faire remarquer. Les hommes qui penchent sont des enfants grandis trop vite. Les hommes qui penchent cherchent à faire silence, cherchent à faire entrer le vent à l’intérieur. Les hommes qui penchent voudraient entrer dans la danse des derviches tourneurs. Les hommes qui penchent ne penchent plus quand ils entrent dans la danse. Les hommes qui penchent n’ont pas peur, pas peur de faire part de leur inquiétude devant l’étendue du désastre autour d’eux. Les hommes qui penchent rassemblent leurs forces, font bloc devant l’adversité. Les hommes qui penchent ferment les yeux, tournent sur eux-mêmes jusqu’à s’écrouler. C'est ainsi qu'ils déterminent la direction de leur marche à venir. Les hommes qui penchent sont pleins d’une parole qui les déborde. Les hommes qui penchent ne sont pas si nombreux, se reconnaissent entre eux. Les hommes qui penchent ne sont pas malheureux. Les hommes qui penchent sont des êtres de désir. Les hommes qui penchent sont exposés et n’ont que leur corps dressé à exposer. Les hommes qui penchent font face. Les hommes qui penchent ne voient pas le danger. Les hommes qui penchent sont des silhouettes. Les hommes qui penchent sont des sentinelles. Les hommes qui penchent n’en pensent pas moins, penchent vers le moins.

 

Ce matin, j’ai astiqué les poignées de porte, mais je n’ai pas fait que ça, je me suis engagé dans un ménage frénétique dès le lever, j’ai décidé de nettoyer la cuvette des chiottes, d’effacer la vilaine trace de tartre et pour cela ai usé d’acide chlorhydrique, c’est violent mais ça marche, «toujours verser l’acide dans l’eau et non pas l’inverse», je l’ai lu trop tard, j’ai bien sûr fait l’inverse, c’est la première fois que j’y vais à l’acide, dans le bac à douche, ai bousillé l’inox des robinets, n’ai pas dilué assez l’acide, c’est satisfaisant cependant, aussi ai-je enchaîné le décapage, ai-je astiqué les poignées de porte au Miror, depuis le temps que je voulais le faire, Miror, c’est un produit qu’utilisait ma grand-mère, quand elle faisait les cuivres, puis j’ai passé l’aspirateur, passé la serpillière, changé les draps, autant dire que j’ai pris une bonne suée, dépense d’énergie en pure perte, je le sais, mais j’y reviens, ça me fait du bien, ça me fait du mal, c’est éreintant, c’est excédant, c’est une danse, c’est une drogue, c’est une sorte d’étourdissement, à un moment donné, le ménage, c’est vertigineux, c’est la guerre, c’est furieux.

 

Ainsi, depuis que je suis chômeur, je tourne à vide, je me fais vivre l’emploi du temps de ma mère, que je connais par cœur, par le cœur, par le corps, je l’ai incorporé, ce temps propre à la mère, ce temps mangé par le ménage, toute cette activité invisible qui lui permettait de tenir debout, de tenir à son emploi du temps, sa façon bien à elle d’occuper le terrain, sa façon d’expulser toutes ses humeurs, toutes ses pensées ressassées, c’est pour cela que j’associe au ménage une forme de violence, violence faite à soi-même, violence faite aux autres, c’est une sorte d’intrusion, une façon de rayer l’espace, tout l’espace strié par ses allées et venues, ses gestes répétés, une anxiété que l’on ne peut calmer, jusqu’à s’abstraire soi-même totalement, jusqu’à devenir à soi-même invisible, déplacé. À mon tour, je deviens la furie du logis.

 

Maintenant, se pose la question : Est-ce que je dois repasser par là ? reprendre tout du début ? Si oui, je veux bien le faire, je veux bien le faire en accéléré. C’est comme si je devais dérouler le curriculum vitae, tout ce par quoi je me suis fait passer : faire part de mes choix et de mes non-choix, faire part, faire art, faire l’artiste, faire le clown. Je veux bien faire le clown. Je retiens cette dernière proposition : «Clown». C’est le titre d’un poème d’Henri Michaux que j’ai appris par cœur, c’est lui qui m’a donné l’envie d’être artiste, et avec lui, la question du «je» ne se pose pas, la question du «je» est déplacée.

 

L’adolescence recouvre l’enfance, l’enfant devient un monstre.

 

Quand le corps démange, il ne reste plus qu’à faire le ménage, ça remue les méninges, ça réveille les démons.

 

Monsieur Propre

Monsieur Propre est un monstre, Monsieur Propre est mon démon, Monsieur Propre est gonflé de rien, Monsieur Propre est un pédé, Monsieur Propre est-il donc celui auquel je veux ressembler, Monsieur Propre est mon super-héros, celui auquel je m’identifie, Monsieur Propre est une erreur de casting, Monsieur Propre est un fantôme, Monsieur Propre est une icône, Monsieur Propre est une image, Monsieur Propre me protège, Monsieur Propre me pousse à agir, Monsieur Propre me prend par derrière, Monsieur Propre est monté comme un âne, Monsieur Propre a les bras croisés, Monsieur Propre n’est pas mon allié, Monsieur Propre ne sait pas s’arrêter.


Cet été, tout le monde est là, personne n’est parti, pourtant, dans le métro, c’est écrit : «Tout le monde doit partir.»

 

Tout le monde, tout le monde n’est pas Monsieur Propre, tout le monde ne doit pas partir, tout le monde ne fait pas le ménage avant de partir, tout le monde ne laisse pas propre derrière soi, tout le monde ne s’en fout pas de passer l’hiver, de passer l’été, de traverser les saisons sans dommage.

 

Aujourd’hui Monsieur Propre vit dans une caravane dans un camping de l’Essonne et il est menacé d’expulsion, parce qu’il paraît que le propriétaire veut transformer le camping en un camping quatre étoiles et il ne supporte plus les détritus qui jonchent le sol autour de sa caravane, ce à quoi Monsieur Propre réplique qu’avec les feuilles qui s’amoncellent l’automne, c’est pas commode de tenir propre son emplacement. Tout d’un coup, je me sens solidaire de Monsieur Propre, il est comme le champion de jeûne de Kafka, dont le numéro passe de mode, et qui, délaissé dans sa cage, au fil des années, disparaît dans la paille, est balayé avec la paille, en ayant entre-temps atteint le sommet de son art dans l’indifférence générale. Aujourd’hui, Monsieur Propre, en vivant dans une caravane toute l’année, s’est libéré des contraintes ménagères, s’est libéré de son image. Il entre en résistance. Il résiste au propre, il résiste aux quatre étoiles. Et s’il ne veut pas partir, Monsieur Propre, qu’est-ce qu’il fait, le proprio ? Selon lui, il est hors normes, sa caravane ne roule plus,  «il entrepose toutes ses vieilleries dehors», «peint à la main sa caravane dans une sorte de vert étrange». En attendant le proprio, Monsieur Propre croise les bras, régurgite à la face de tous les publicitaires du monde un tas d’immondices. Monsieur Propre est un innocent.

 

Tous mes ancêtres me regardent et s’interrogent sur le devenir du petit dernier, le dernier de la lignée, qu’est-ce qu’il fabrique, qu’est-ce qu’il attend, entre-temps, ils ont compris, ils ont accepté qu’avec lui s’éteindra la lignée, du coup ils attendent de lui autre chose, quelque chose de concret, de palpable, un volume, une sculpture, un objet à enterrer, une lettre signée, un écrit, une trace, quelque chose qui résistera au temps, une sorte de clôture, une façon de clore, donc il est temps pour moi de pondre quelque chose qui réponde à leur attente, j’attends aussi quelque chose de moi, ça ne vient pas, je m’inquiète, la pression est forte, les forces du passé me poussent en avant, j’ai peur de n’enfanter que du vent, ça me fait mal au ventre.

 
Cahier 15