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Jour zéro

Décider d’un jour zéro : Demain, c’est jour zéro. Se dire cela un matin, s’y tenir. Commencer par se lever plus tôt, voir ce que cela modifie. Se lever dès les premiers signaux émis par le ciboulot. Retenir les mots qui s’agrègent au réveil.

 

Décider de gagner sa vie : Demain, je gagne ma vie. Se dire cela un matin, s’y tenir. Commencer par se lever plus tôt, voir ce que cela modifie. Se lever dès les premiers signaux émis par le ciboulot. Retenir, ne pas chercher à retenir.

 

Décider d’écrire : Demain, j’écris. Ne pas se demander quoi, commencer. Le matin, le soir, voir ce que cela modifie, ce qui se déplie. Se fier aux premiers signaux émis par le ciboulot. Écrire avec une économie de mots.

 

Décider de couper : Demain, je coupe. Je coupe le temps en morceaux, je coupe dans les mots. Je dis, je fais. Je coupe, je copie, je colle. J’expérimente, j’invente ma méthode. Ainsi je m’approcherai de la technique d’un sculpteur.

 

Décider de construire un volume : Demain, je construis un volume. Oui, c’est un volume que je voudrais construire en écrivant. Un volume dont je n’ai pas l’image, un volume dont je n’ai pas idée avant de commencer.

 

Décider d’entrer dedans : demain, j’entre dedans. Oui, c’est ça, en écrivant, je décide d’entrer dedans, me glisse dans l’étroit conduit jusqu’à atteindre le fond de l'abri. Oui, dedans, c’est la nuit, fait pas froid une fois qu'on est dedans.


Gardiens de musée

Leur donner quelque chose à faire. Je voudrais tant leur donner quelque chose à faire. Par là, je ne cherche pas à les occuper, je ne nie pas leur travail. Leur désoeuvrement contre le mien. De leur désoeuvrement faire quelque chose. J’ai envie de leur rendre quelque chose. Qu’est-ce que je peux bien leur rendre si ce n’est la parole ? À leur place, ils semblent emmurés. Je ne cherche pas à les redresser sur leur chaise, ni à leur retirer la chaise au moment où ils s’assoient. À mon tour de m’asseoir sur leurs genoux, de leur parler à l’oreille. À leur tour de s’asseoir sur mes genoux, de me parler à l’oreille. À quoi tu penses ? Oser cela avec eux. Sentir leur présence dès que j’entre dans la pièce, sentir d’emblée que l’espace s’électrise autour de leur silhouette assise. Une odeur particulière comme celle de cet homme indien qui m’a dit bonjour quand je suis entré dans la pièce. Dès mon entrée dans le musée, je l’avais repéré ; lui, assis au bout du corridor, a eu le temps de me voir arriver. Il s’est levé dès que je suis entré, comme s’il ne voulait pas gêner ma visite par sa présence odorante. Alors que c’est celle-ci que je retiens de ma brève visite, et c’est à lui que je voulais rendre hommage à la sortie, plus qu’au travail de l’artiste exhibé. Son corps déformé par la position assise, comme un sac de son. Un tassement, un rétrécissement de son champ d’action. Cela me fait mal au cœur de les voir ainsi tenus à ne rien faire, si ce n’est à balayer du regard les œuvres et les rares visiteurs. C’est quoi, une «bonne journée», pour un gardien de musée ? Quand il y a eu beaucoup de monde, pas un chat, quand le chef n’était pas là à contrôler leur tenue, leurs petits pas. Je voudrais faire œuvre d’art avec les gardiens de musée, les transformer en machines à produire des textes, des images. Je voudrais les voir enfin au cœur du dispositif, les voir faire quelque chose d’autre qu’attendre la fin de la journée, les voir s’ériger en sculptures animées.

 

05.04.13 – Autrement dit

Je n’ai pas écrit depuis longtemps. Tout est affaire d’entraînement. Je reprends. Je n’ai pas écrit depuis longtemps. Autrement dit, j’ai perdu beaucoup de temps. Autrement dit, je n’ai rien fait de mon temps. Je reprends : je n’ai pas écrit depuis longtemps. Autrement : ça fait longtemps que je ne vous ai pas écrit. Pas envie, pas le temps. Ou comment se vider de son vide ? Je n’en aurai donc jamais fini. La fin dans le commencement, comme un froid dans le dos, une porte qui claque. Tout cela, je le sais, je ne vous apprends rien non plus, je ne sors pas du ressassement, et pourtant, il me faut reprendre là où je me suis arrêté. Recommencer à écrire : recommencer, commencer par y croire, écrire comme forme de la prière. Donc, je disais : je ne suis pas là pour vous dire ce que je fais, ce que je ne fais pas, les repentirs, les manquements. Aussi, ça fait longtemps que je n’ai pas fait d’argent. «Faire de l’argent», ce n’est pas moi, ce n’est pas pour moi. Dire déjà cela, c’est un luxe. Autrement dit, je prends mon temps, je ne prends pas pour autant du plaisir. «Prendre du plaisir», ce n’est pas moi, ce n’est pas pour moi. Je ne m’en vante pas , je ne peux pas faire autrement. Comme j’aime m’entendre dire : j’aime travailler, alors que je ne travaille pas depuis longtemps. Ou plus précisément : alors que je n’arrête pas de travailler, je n’arrête pas de commencer de travailler, de préparer les conditions favorables au travail. Et ça ne vient toujours pas, quoi ? L’argent. Ou bien je m’interromps au moment où il ne faudrait pas. Autrement dit : je tourne autour d’un vide dont je ne ferai jamais le tour. Un vide ? Ou un mauvais pli, auquel je me suis fait, qui est là comme fossilisé au fond de mon abri. Mon abri : ma caboche, ma cave, mon regard de myope, ma main gauche, mon bras cassé, ma main morte, ma clope, mon copain, ma mauvaise compagnie, mes amis, mes faux amis, mes renoncements, mes émiettements, ma gueule d’enterrement, mes commencements. C’est décidé, demain j’écris. Demain c’est écrit. Demain je fais, je fais mienne la devise, je fais mien le désir, j’écris ce qui vient, sans repentir. Ou comment dire, comment faire de l’impossible le commencement ?

 

08.06.13 – Soudain
Soudain beau temps, beau temps soudain. Cela me met soudain au jour. Soudain effondrement à l’intérieur de ma caboche. Le voile se déchire, l’épaisse couche de nuages ne me protège plus. Je sors dans la rue, je me demande ce que j’y fais, quelle direction prendre, comment m’orienter. Le sentiment de passer à côté, le sentiment d’être à côté, de ne pas jouir de l’instant. Une brèche s’ouvre durant mon sommeil. Je nage dans une eau noire, une eau polluée. Je m’éloigne du rivage, je me suis endormi en nageant. Je me demande comment se fait-il que je me sois endormi en nageant. Je me dis à moi-même : ce pourrait être ça la mort, dormir en nageant, nager en dormant, dans un bain de lumière crue. Expérience sensorielle proche de celle qu’offre l’installation de l’artiste belge Ann Veronica Janssens que j’ai traversée hier après-midi à la galerie Kamel Mennour : marcher seul, les yeux ouverts, dans un brouillard coloré, d’abord rose, puis blanc, puis jaune, puis bleu, qui varie selon que je tourne la tête à gauche, à droite, qui m’enveloppe et me fait perdre mes repères. Ici aussi, je me dis à moi-même : ce pourrait être ça, la mort, une marche silencieuse dans un bain de lumière qui me prend comme par surprise. Le soir même, j’apprends la mort de Pierre Mauroy, qui voyait la mort  «un petit peu comme la mer, comme quelque chose qui s’impose à vous majestueusement, avec solennité, et en même temps avec beaucoup de force, d’une grande beauté, (…) comme lorsque j’ai vu la mer la première fois.» Vingt ans plus tôt, François Mitterand, lors d’une ultime rencontre, lui avait glissé à l’oreille : «Et vous, continuez de mettre du bleu au ciel». Au même moment, je lis l’ultime recueil de textes de Louis René des Forêts : Pas à pas jusqu’au dernier. Depuis déjà quelques semaines, je bute sur le mot «pas» et ne cesse de penser au titre du texte de Francis Ponge : Pas et le saut. Alors que je me sens à l’arrêt, ressens le vide devant le bleu du ciel qui m’éblouit, ressens le bleu du ciel comme une blessure. «Attention à la marche, deux marches, sol glissant», me dit le vigile si prévenant de la galerie Kamel Mennour. Donc je marche dans les rues de Paris comme au ralenti, comme si je repassais le film de ma vie et que rien ne me retenait de sauter le pas et de nager en m’endormant. Soudain réveil, mort soudaine : «Quand je me réveille, je suis mort.»

 

01.07.13 – Pas et le jour
Premier jour du mois. Dire : «Jour un». Ne pas se retourner sur le tas de jours déposés derrière moi et dont je n’ai plus l’usage. Ne pas se retourner sur la journée écoulée. Ne pas avoir peur de demain. Ne pas se projeter. N’avoir pas de projet. S’y tenir. Accueillir ce qui vient. Faire quelque chose avec ses mains dès le matin. Ne pas dire ce que l’on fait. Ne pas répondre à celui qui vous demande ce que vous faites de vos journées. Faire quelque chose de sa liberté. Voir ce que l’on fait. Apprendre à voir en faisant quelque chose avec ses mains. Si ça ne vient pas, ouvrir un livre et lire autant de temps que l’esprit est apte à recevoir la pensée d’un autre. Écrire à la main dans son cahier. Si rien ne vient, recopier les pensées d’un autre, découper des phrases, souligner des mots, articuler une pensée à une autre, sauter des lignes de temps en temps. Ouvrir l’ordinateur le plus tard possible dans la journée. Changer de main. Ne pas se regarder faire. Ne pas se regarder vivre. Préférer «ne pas». Pousser le bouchon un peu plus loin. Creuser le vide. Courber l’échine. Si le ventre est nouée, foncer à la piscine. Si la piscine est fermée, rentrer chez soi à pied en prenant l’air d’être affairé. Si des pensées viennent sur le trajet, ne pas chercher à les retenir. Si la lumière est belle, s’arrêter sur un banc en faisant semblant de lire. Faire la liste de toutes les destinations possibles durant l’été. Puis les biffer en énumérant toutes les raisons qui vous retiennent ici. Faire comme si tout allait bien, faire comme si tout était à portée de main. S’inventer un chemin. S’inventer un ami. Croire à sa bonne étoile. Se donner un ouvrage de longue haleine. Attendre son tour. Ne rien attendre. Aller au cinéma et s’endormir durant la séance. Aller au bordel et sentir dès le premier tour que c’est pas le bon jour. Chercher un travail. Mettre au jour son CV en n’ignorant pas les blancs sur son CV. Se dire que c’est foutu. Trouver une raison d’espérer. S’imaginer pèlerin aux pieds nus. Associer à chaque jour de la semaine une couleur, un refrain, une ritournelle. Ne parler à personne tout le jour. Écrire, faire le vide. Ne pas savoir de quoi demain. S’allumer une clope en se disant demain j’arrête. Ne pas s’arrêter à demain. Pas un jour sans tracer une ligne. Pas un jour, pas une ligne. Pas et le jour.

 

26.07.13 Tout marque
La mort en été, oui, la mort est plus précise, plus présente en été, quand les températures grimpent, le corps se fait sentir, tressaille, sue, réclame, montre ses aspérités, et pas seulement ses grains de beauté, mais aussi ses failles, ses fragilités, toutes ces marques du vieillissement qu’on ne voit pas l’hiver, et pas seulement ce qu’on l’on voit à la surface, puisque la peau dit aussi ce qui se passe dans nos entrailles. Le cerveau, la nuit, s’emballe, le sommeil entrecoupé laisse entrevoir les rêves nauséabonds. Dans la rue, j’observe les déplacements des vieux qui font leurs courses à la fraîche, se débrouillent avec le peu d’énergie qui leur reste, leur peau diaphane semble plus fine, leur regard cherche le plus court chemin. Durant ces jours de transhumance massive, les vieux, les inactifs, les indigents font comme si, baissent aussi le rideau, occupent leur place, veillent à ce que la chaleur n’entre pas dans leur intérieur, font des courants d’air, s’assoupissent dans un coin, cherchent des raisons de vivre encore un peu, observent le bulletin météo qui équivaut soudain à leur bulletin de santé. Ça commence à tomber dès les premiers jours chauds, des trains déraillent, des chars défilent, des coureurs cyclistes performent, des stars s’éteignent, des bébés naissent, des politiques pleurent, tandis que d’autres se sentent menacés, pas à l’abri du soupçon. Tout marque, tout se plisse sous l’effet de la chaleur, les légumes pourrissent à vue d’œil, les draps se tachent, les sommiers grincent. Tous les jours, c’est dimanche, une succession de dimanches avant le grand lundi de la rentrée. Alors je me dis que je n’ai rien d’autre à faire qu’à préparer ma rentrée : pendant que les voisins se dorent la pilule, je n’ai qu’à ranger l’atelier, trier les papiers, faire de la place pour me donner à nouveau envie de travailler. Pas besoin de partir très loin pour se sentir étranger, pas besoin de rester reclus dans sa cellule pour se sentir exclu.


03.08.13 – Comme un gant

Je ne regarde pas les filles, je me faisais cette réflexion l’autre soir dans le métro et semblais en être le premier surpris, alors que la proximité dans le métro un soir de surchauffe offre au regard une sacrée brochette de filles et que pour certains, l’observation des parties dénudées doit être une activité à temps plein. Donc, je ne sais pas si je gagne du temps en ne regardant pas les filles dans le métro et en plongeant mon regard dans l’échancrure d’un livre que j’ai toujours dans la poche quand je prends le métro. Aussi, je ne regarde pas vraiment les garçons, excepté les soirs de chasse, et si je les regarde, je ne regarde pas leur cul ou leur bosse, mais plutôt leur gueule ou leurs mains, et le plus souvent je ne fais pas gaffe à la fixité de mon regard. Parfois, un regard de myope, ça peut jouer des tours. Si je sens soudain un danger, je regarde mes pompes ou les pompes du voisin et passe mon chemin. À l’inverse, si je sens un regard posé sur moi, je feins de l’ignorer ou bien lève les yeux dans sa direction quasi à mon insu. En même temps, la drague dans la rue ou à la terrasse des cafés semble appartenir à une autre époque, celle des films des années 60-70 dont je me suis abreuvé quand j’étais étudiant. Aujourd’hui, ça ne drague plus vraiment, ou autrement, sur la Toile, devant son écran, en ne sortant pas de chez soi, en ne sachant plus très bien ce que fait la main qui ne tapote pas sur la souris. Quant aux lieux de drague homosexuelle dans l’espace public, ils se font rares, sont balisés, et maintenant les gars sont téléguidés par leur portable dans la main qui leur dit précisément l’endroit où ça fraye, leur indique le plus court chemin vers le cul qui poisse. Donc, plus vraiment d’errance, plus vraiment de hasard, on consomme sur place ou l’on tournicote, on n’exerce plus de la même façon son regard, on ne laisse plus vraiment entrer le hasard dans ce jeu des regards. Où va se lover son désir, personne ne peut le dire, on est plus souvent agi qu’acteur, pris dans les filets d’une imagerie porno inoculée depuis notre écran d’ordinateur qui veille sur notre libido intermittente. Celle-ci se branche sur la météo et l’intime devient soudain le plus commun, le lieu commun, et l’on tombe dans le panneau en sachant où aller pour tuer son désir, en payant sa taxe à l’entrée de l’établissement qui nous va comme un gant.


Gonflés de rien

À l’entrée du marché Saint-Quentin, l’autre matin, je passe en coup de vent devant une affichette que mon cerveau enregistre illico. Il me semble avoir lu «Je-montre-ma-bite». Je ricane bêtement et me promets de vérifier cela de plus près. Décidément, la vacance de l’été appelle au cul au coin de la rue. Le lendemain, je repasse devant l’affichette, et là je ricane franchement, parce que c’est écrit en lettres capitales : JE MONTE MA BOÎTE . Est-ce donc la pudeur qui m’empêche de monter ma propre boîte ? Tout cela n’est-il affaire que de virilité bien placée, bien ancrée ? C’est à se demander ce qui ne tourne pas rond dans ma caboche. Passé la quarantaine, si tu n’as pas réussi à faire de l’argent, n’espère pas en faire un jour, assume donc le fait d’être à la marge, dans la zone grise. Pas les couilles pour monter sa propre boîte. Aussi, si j’avais dû monter ma propre boîte, oui, mais, ce n’était pas n’importe quelle boîte. Il y a quelques années, en effet, m’a traversé l’idée de monter ma propre boîte de pompes funèbres : boîte qui consiste à placer le corps du mort dans la boîte et à faire disparaître et la boîte, et le corps, en soignant la forme, en ponctuant le trajet du lieu du décès au lieu d’inhumation. Vous voyez ce que je veux dire, ce n’est pas une sinécure, c’est du sept jours sur sept, une sorte de dévouement doit vous porter, voire un désintéressement certain, un amour de son prochain. Il s’agit dès lors de trouver un bon emplacement, c’est-à-dire à proximité d’un hôpital, ou d’une mairie, dans un arrondissement bien doté en maisons de retraite, un arrondissement où ça meurt : à Paris, le quatorzième ou le quinzième arrondissement. J’ai tourné ça dans tous les sens, avant de reconnaître que je n’avais pas les qualités du self-made-man-qui-monte-sa-boîte. À Pôle Emploi, ils incitent les chômeurs longue durée à monter leur propre boîte, et c’est souvent les inciter à aller droit dans le mur après une année ou deux de navigation à vue. Quant à ceux qui n'hésitent pas à montrer leur bite à qui veut, ce ne sont pas les moins bien dotés, et cela modifie leur rapport à l’autre. Ils ne font pas le moindre effort pour sortir de leur circuit fermé. Il n’y a qu’à voir sur Internet la prolifération des autoportraits de mecs qui se prennent en photo la queue dressée devant le miroir, stupéfaits de se voir ainsi membrés, fascinés par leurs propres atours de virilité. Il n’y a plus qu’à relire les notes de Duchamp sur les «machines célibataires», «matrices d’éros», et autres «moules mâliques» gonflés de rien.


HANTAÏ/LICHTENSTEIN
D’accord, ça n’a rien à voir, mais ça apprend à voir, et l’on ressort de là en respirant un air plus pur, quoique très habité. Oui, ces deux-là nous ouvrent à un espace de la pensée, et celle-ci est suffisamment puissante pour nous donner accès à un espace où l’œil et l’esprit peuvent s’exercer et se dégager de la mélasse ambiante. Un lent travail de décantation doit précéder la mise en œuvre. Chacun à sa façon a déblayé le terrain pour trouver sa forme. Une fois le terrain trouvé, il n’y a plus qu’à creuser. Le premier fait travailler le medium même de la toile avec sa méthode de pliage, en se tenant aux gestes du pécheur qui répare ses filets, en plissant la surface avant d’y appliquer la peinture. Le second travaille à partir de la planéité de la toile tendue sur châssis, en expérimentant un langage qu’il emprunte à la bande dessinée, en jouant avec le changement d’échelle, le cadrage, la représentation du geste même de peindre. Modestie de la tâche à accomplir : quelque chose de besogneux, tous ces efforts au service d’une vision singulière, d’un programme précis où archétypes et inconscient ont leur part. Chez Hantaï, il y a l’œuvre de la main, la tâche, la trace, l’accident, le hasard, alors que Lichtenstein s’applique à effacer toutes traces du travail de la main, en usant d’outils qui lui permettent d’être aussi précis dans le trait, le point, l’espacement. L’un est européen, hongrois immigré en France, l’autre est américain, mais chacun n’ignore pas ce qui se fabrique de l’autre côté de l’océan, et les deux sont irrigués par le grand fleuve peinture et l’histoire de l’art dans sa longue durée. Chacun fait le vide autour de lui, chacun exige de lui la plus grande concentration pour réduire l’écart entre l’intention de départ et sa réalisation. Succession de décisions qui laisse le champ libre. Il n’y a plus qu’à faire, à laisser faire. Arrêts, reprises, variations.

 

12.08.13 – Autant attendre que faire

Je vais bien dormir, dormir tôt, comme ça, demain, je vais bien travailler, travailler tôt, sans laisser poindre la fatigue tenace. Tout est affaire d’entraînement. C’est bon pour le ciboulot de se mettre en marche à la même heure chaque matin. Aussi s’agit-il de se donner un programme dès la veille afin d’être frais et dispos au matin. Si je fais mon maximum durant ces heures de veille, je serai bien content de moi à la fin de la journée et pourrai même m’accorder une sortie, une sorte de récompense. D’où me vient cette manie de vouloir faire bien, si ce n’est de l’anxiété qui perce dans chacun de mes actes. Gamin déjà, je ne me faisais pas confiance, et courrais me coucher si l’on m’avait oublié dans un coin lors de la venue de l’oncle et de la tante. Je ne me suis jamais senti très intelligent, encore aujourd’hui je fais avec les limites de mon intelligence en m’appliquant une discipline de vie qui confine à la manie. C’est pour cela que j’ai besoin de recopier dans mon cahier les pensées des autres, leurs belles tournures, pour me sentir peu à peu en terrain connu, me sentir apte à mon tour à produire une pensée à peu près mienne, en faisant avec ce mince filet d’eau, le débit faible de mon ruisseau. Bien sûr, il y a des jours où le débit est plus fort que d’autres, ce qui me donne alors quelque assurance pour aligner deux ou trois pensées pas trop alambiquées. Mon incapacité à parler une langue étrangère me montre aussi les limites de mon intelligence, et j’ai beau me promettre de m’y mettre un jour, l’expérience du report m’est si familière que je désespère de me débrouiller un jour en anglais, autant traverser la Manche à la nage. Alors oui, je fais de mon mieux, selon les capacités qui sont les miennes, mais c’est rageant à la longue, et cela commence à se voir sur ma trogne que la tristesse a modelée à sa guise. Et puis, le temps que nous perdons à nous défaire du bien que les autres font à notre attention, nous ne voulons pas les décevoir et finissons par coller à l’image qu’ils se font de nous. Au contact de quelques êtres, nous nous sentons exister plus fort, puisons dans nos réserves, grillons toutes nos cartouches, pour nous hisser à leur hauteur, accéder à leur haut débit. Tête bien faite, je t’en foutrai. Aussi je fais avec mes limites, cherche à sortir de mon sillon, autant que faire se peut, autant attendre que faire.

 

13.08.13 – Moudre son grain
Manger en silence, ce n’est pas si simple, on s’entend mastiquer, c’est désagréable, mais du coup on fait plus attention à ce que l’on mange. Entendre les bruits de son corps produit toujours un drôle d’effet, demande un temps d’adaptation, mais c’est une question d’habitude et cela repose le ciboulot. Quand je mange, je mange, quand je marche, je marche, des pensées viennent, je les laisse passer et suis soudain surpris par les pensées stupides qui encombrent mon esprit, c’est pour cela que nous avons tout à apprendre des maîtres Zen et ce n’est pas un hasard si nombre d’artistes se sont tournés vers le bouddhisme zen. Aussi la vacance de l’été invite à faire ce genre d’expérience, en faisant entrer du silence dans sa vie quotidienne. Entendre résonner le bruit de ses pas sur le ruban d’asphalte des rues de Paris un soir d’été et lever le nez pour regarder les façades, la perspective des artères désertées. Ne plus entendre le bruit des voisins, le brouhaha de la ville alentour. Faire exactement ce que l’on a envie de faire sans chercher à rentabiliser ses menues activités. Simplifier sa vie, se désencombrer, sortir de son sillon, rien d’autre à faire durant ces quelques jours vacants autour du quinze août, ce n’est pas le moment de foutre le camp. Le téléphone ne sonne pas. La boîte aux lettres est vide. Pas d’amis à qui raconter au fur et à mesure ce qui m’arrive, ce qui ne m’arrive pas. Garder pour soi les micro-événements de la journée. Moudre son grain. Laisser se déposer une pellicule de poussière sur les objets que l’on ne manie plus frénétiquement. S’ébrouer un peu en fin de journée, observer son corps comme une machine qui réclame soins et patience. Penser à ceux qui sont loin, sous le soleil exactement. Se réjouir du ciel qui se couvre, de la netteté de la lumière du mois d’août, de la découpe des ombres au sol. Ne pas se regarder vivre, vivre, tel un prisonnier à qui l’on accorde quelques jours de liberté. Se réveiller soudain. Putain, je parle comme un curé ! Faut que ça s’arrête, mais non, ça ne s’arrête jamais, j’ai besoin des autres pour faire tourner la roue de mon moulin. Aussi sui-je encombré par les pensées des autres qui m’éloignent de la tâche à accomplir. «Ne soyez jamais pris dans le rêve de l’autre», nous met en garde Deleuze, tout en reconnaissant que chacun est plus ou moins pris dans le rêve de l’autre.

 

14.08.13 – Galerie d'art et d'essai
Dans une galerie d’art et d’essai, essayons d’y entrer et d’y voir quelque chose sans se laisser impressionner par le bel écrin ainsi conçu pour mettre à nu l’intrus. Tentons une description aussi élémentaire soit-elle, en sachant déjà que celui qui y pénètre est tout sauf un innocent. Il s’y rend comme au bordel, vient y chercher sa drogue, y flairer l’odeur de mort. Dans une galerie, le sol est aussi important que les murs, le vide aussi important que le plein, l’absence aussi… et je presse le pas dès l’entrée, vais droit au mur, fais attention à la marche, grimpe les escaliers, tourne les talons, entends grincer les jointures, entre dans le manège, m’en sens aussitôt expulsé, n’arrive toujours pas à décrocher la lune, en ressors triste et las. Dans une galerie, l’accueil réfrigérant est aussi important que l’éclairage blanc, la douche froide en entrant. Dans une galerie, le silence est requis, pas de signe de croix en entrant, pas de bénitier, juste un communiqué de presse que je prends en sortant et plie en quatre et glisse aussitôt dans ma poche, me promettant de le lire en rentrant. Aussi, quand j’entreprends un tour de galeries, très vite, je ne suis pas dans mon assiette, m’agace moi-même, deviens impatient, ne sais plus très bien ce que je suis venu y chercher. Finalement, dans une galerie, la solitude des visiteurs est aussi importante que celle des œuvres exposées. Parfois le temps s’arrête, quelque chose arrive, la tension retombe, l’appétit revient, l’air circule. C’est peut-être pour cela qu’on y retourne, pour sentir ce léger froissement de la surface, l’excitation soudaine, le creux dans le ventre. Et si par malchance vous croisez une personne de votre connaissance, alors vous oubliez aussitôt où vous êtes, la conversation reprend là où elle s’était arrêtée, autant sortir direct et aller au café. En revanche, si vous décidez d’y aller avec une présence amie, l’énergie n’est pas la même, la parole vient s’intercaler, se glisser partout, il est même permis de rigoler, de parler fort, de rouspéter. Dans une galerie, je ne suis pas chez moi, je ne suis pas dans ma cuisine. Dans une galerie, tour à tour je suis ombre, fantôme, fantoche, homme invisible, cible, silhouette, figurant, enfant, personne. Heureusement, quand je clos mon tour de galeries, je retrouve peu à peu mes esprits, mes forces, mes attributs, mes doutes, mes emmerdements. À un moment, j’ai faim.


Dialogue de sourds

Qu’est-ce que tu fais en ce moment ?
– Oh, moi, pas grand-chose, si ce n’est tenir mon blog, autant scier la branche sur laquelle je suis…
– Tu écris en ce moment ?
– Oui, non, à partir du moment où j’écris sur mon blog, cela détourne le cours du ruisseau...
– Tu ne pars pas en vacances ?
– Des sauts de puce par-ci, par-là. Pas de grandes vacances, parce que j’ai déjà le sentiment d’être en vacances toute l’année et ne roule pas sur l’or et ne suis pas sûr…
– Et qu’est-ce que tu attends pour chercher un boulot ?
– Ben, c’est que j’ai un peu perdu confiance ces derniers temps et ne sais plus très bien comment chercher, ce pour quoi je suis fait…
– Tu vois tes amis en ce moment ?
– Oh, tu sais, quand tu n’as pas vraiment de statut, n’es pas porté par un grand dessein, tu fais assez vite le vide autour de toi.
– Et côté cœur, ça va ?
– Oh, ça, tu sais, ça fait un moment que j’ai mis un chiffon dessus, à part mater des photos de cul sur Internet, pas grand-chose à me mettre sous la dent, et puis, c’est éprouvé, moins tu baises, moins tu as envie de baiser…
– Et tes parents, ça va ?
– Ils vieillissent, je ne les vois pas souvent, alors quand je les vois, je les trouve vieillis et en même temps ils sont pas si vieux que ça, et ne suis pas sûr de les voir vraiment…
– T’as des projets pour la rentrée ?
– Ah, t’as le chic pour poser des questions qui me mettent dans l’embarras, et je suis même pas sûr que tu écoutes les réponses, mais bon, je te réponds quand même pour m’entendre moi-même te répondre dans l’indécis…
– Ça te dit d’aller voir une expo un de ces jours ?
– Pas trop l’énergie, et puis je préfère te voir toi que voir une expo avec toi, parce que ça, je peux le faire tout seul, et puis…
– T’es allé au ciné ces derniers temps ?
– J’y vais plus trop. Trop cher. Je sais plus trop…
– Et tu vas toujours dans les buissons ?
– Eh, Ducon, nous y sommes !

 

17.08.13 – Tourner à vide
Il est vrai que quelque chose ne tourne pas rond dans ma vie, ou plutôt, il est vrai que j’ai le sentiment de tourner en rond, depuis déjà un bon moment, un moment rond. Le sentiment de tourner en rond est plus fréquent que celui que quelque chose ne tourne pas rond, et ce, bien avant d’apprendre que le monde est rond, le temps circulaire. Alors j’ai pris l’habitude de dire, et je m’entends encore le dire : Je suis à la fin d’un cycle, c’est sûr, ça ne peut plus durer comme ça. Et ça continue pourtant. Alors comment sortir du cercle, comment sortir du manège, comment sortir du ronron ? Faudrait-il appeler l’accident, quelque chose qui fasse événement, qui marque un avant et un après ? C’est pas gagné. Une prise de conscience qui oblige soudain à contempler le monde en sa rondeur. Mais non, quelque chose résiste à l’intérieur du rond, quelque chose que je n’arrive pas à nommer. Au sentiment de tourner en rond est souvent associé le sentiment de tourner à vide. Ça aussi, je m’entends le dire : Je tourne à vide, quelque chose tourne à vide. Au sentiment de vide est aussitôt accolé un sentiment d’encombrement. Je me sens vide, je me sens encombré, c’est égal, ça parle de la même chose, le vide est tout autant un plein, un trop plein. Je souffre d’un vide croissant autant que d’un trop plein qui me contraint à l’immobilité. Qu’est-ce qui me retient d’agir sur la machine à être ? Qui, le désir, arrête ? Je tourne autour de la réponse depuis déjà un moment, je connais la réponse. Il n’y a qu’une seule solution : écrire, creuser le vide. Il est vrai qu’écrire a quelque chose à voir avec le vide, l’absence, le manque, mais pas seulement. Écrire : se désencombrer. Non pas tout consigner au fur et à mesure, mais commencer à écrire sans trop savoir ce qui va venir. Caresser le vide, sans projet ni plan. Reconnaître en soi quelque chose de plus vieux que soi. Ah, oui, ça commence donc comme ça, ça prend forme, ça prend ou ça ne prend pas, ça ne dépend pas que de moi. Écrire à l’eau, l’eau s’évapore au fur et à mesure, l’écriture s’efface, le vide apparaît. Chaque billet écrit sur son blog équivaut alors à une petite flaque d’eau qui s’évapore à vue d’œil, pas le temps d’y tracer des ronds. Spectateur derrière une vitre, poisson dans son bocal, la tête me tourne, j’attends que l’on vienne changer l’eau de mon bocal.

 

18.08.13 – Vivre sec
Vous savez quoi, ce midi, je suis allé faire le marché, comme si j’avais une grosse tablée qui m’attendait à mon retour à la maison, avec une liste de commissions, je vous dis pas. En fait, je m’entraîne pour la rentrée, bien décidé à me faire de nouveaux amis dès cette rentrée, à élargir le cercle comme on dit. J’ai acheté de quoi faire une ratatouille, alors que je n’en ai jamais fait, et puis du gros sel, et puis de quoi faire des confitures de reines-claudes. Un regain d’énergie que je transforme illico en confitures. «Vivre sec», m’a dit Maria l’autre soir, ça, c’est un joli programme, une façon de relancer le désir tout en réduisant la voilure. Donc, je suis allé voir sur Internet comment on fait des confitures, ai opté pour la recette de Christine Ferber, la reine des confitures apparemment. Je me suis appliqué comme un novice, ai lavé les reines-claudes, les ai découpées en deux en les disposant sur un torchon, puis en quatre, avant de les faire macérer une heure dans le frigo, le temps d’écrire ce court billet qui vous fait part de mes émois d’apprenti cuistot. Cet hiver, c’est promis, je me mets au tricot. C’est comme si j’ouvrais les vannes ; si ça continue comme ça, je me mets à l’anglais, m’inscris à un cours de yoga, trouve un boulot, prépare une nouvelle expo, range ma penderie, vide les placards, fais de la place pour accueillir quelqu’un dans ma vie, commence le trousseau en vue du mariage. Bon, faut y aller mollo, tout ça peut retomber comme un soufflet, mais autant de temps que l’énergie est là, il faut la convertir en faisant ses confitures pour l’hiver. Curieux processus que celui de la cuisson des confitures : l’écume qui se forme à la surface dès la première ébullition, la transformation du fruit qui, au contact du sucre et du feu doux, exprime toutes ses humeurs, exhale tous ses parfums, avant de se figer dans le bocal renversé. En parlant de bocal, j’ai vu cet homme au marché qui dansait et jonglait avec un bocal de poissons sur la tête ; j’ai pas pu m’empêcher de le prendre en photo et de le glisser dans le continuum d’images qui défilent à l’écran et me désignent aux blogueurs qui font feu de tout bois. Mais peut-être derrière cet écran est tapi celui avec qui j’aimerais manger mes confitures et faire ses tartines. Bon, j’arrête là la rêverie, retourne à mes fourneaux, j’ai pas que ça à faire. Et si j’ouvrais demain l’abri Durif aux commentaires, à la rencontre des machines célibataires.

 

 

Comme si
Comme si je voyais plus clair, comme si tout était à refaire, comme si je n’allais pas m’en faire, comme si je me défaisais soudain de l’être velléitaire, comme s’il suffisait de refermer la fenêtre après avoir longuement observé le jeu des nuages éclairés par la lune pour n’être plus réfractaire, comme si j’allais pouvoir dormir et me réveiller le lendemain avec une putain d’envie de faire, comme si j’allais pouvoir me satisfaire de la première occupation, du premier venu, d’un célibataire dont la seule présence me rendrait l’énergie de faire, comme si j’avais besoin du regard de l’autre pour soudain y voir plus clair dans mon existence de célibataire, comme s’il suffisait de faire pour s’ancrer bel et bien dans l’existence telle qu’elle se présente à celui qui ne sait pas quoi en faire, comme s’il suffisait d’un geste pour que l’univers entier s’éclaire sous un jour nouveau, comme si maintenant tout était clair et se ramifiait en un fin réseau de signes qui indique un chemin, comme si je n’étais pas seul à voir ce que je vois, comme si la nécessité de faire se dérobait à nouveau, comme si la volonté de bien faire devenait soudain insupportable, comme si la vie pouvait bifurquer, comme ça, du jour au lendemain, pour un rien, comme si un voile se déchirait, une fente dans l’ombrelle, comme si je ne tenais plus à tournicoter ainsi dans mon abri sans rien faire, comme si je devais faire quelque chose de ce discontinu, comme si une boucle se bouclait sous mes yeux, formait un nœud que je ne m’attache plus à défaire, comme si le temps était dorénavant compté, une corde à nœuds, comme si je n’avais que ça à faire, comme si quelqu’un m’attendait quelque part dans le noir, comme si j’avais peur encore d’être seul dans le noir, comme s’il suffisait de fermer les yeux pour se sentir à l’abri, comme si je ne souffrais plus et voyais clair dans tout ce tas, ce fouillis, comme si tout allait prendre forme comme ça, sans efforts, sans forces contraires, comme si j’étais fait pour ça, comme si j’allais traverser tout ce vide, tout ce blanc, et me défaire de tous ces pas appris, comme si tout cela n’était qu’un mauvais pli et qu’il ne restait plus qu’à faire comme si de rien n’était, comme si je n’ignorais plus l’échéance et qu’il était encore temps de saisir ma chance, comme si je n’étais plus seul, comme si ce que je pouvais entreprendre pouvait modifier quoi que ce soit, comme si je pouvais faire autrement, dès lors reste à biffer les « comme si ».

 

 

19.08.13 – Aussitôt

Aussitôt écrit, aussitôt publié. Aussitôt. À bientôt. Ce n’est peut-être pas le bon tempo, sûrement pas. Fausse route. Cela détourne le cours du ruisseau. Déjà dit. Déjà fait, déjà ça de moins à faire. Aussitôt écrit, aussitôt biffé. Tir groupé. Comment recoller les morceaux, les moments ? Trop d’indices. Il y a bien sûr quelque chose de solipsiste, voire d’onaniste, dans l’écriture en boucle du blogueur qui roule sa boule de fumier et rejoint ainsi sa région vicieuse. Tandis que l’un se mord la queue, l’autre s’astique l’engin. Un coup sur le carafon. Ça fout le bourdon. Sorte de plongeon dans les entrailles. Façon de se vider les boyaux. Prière de tenir la main courante, la coulissante. L’escalier mécanique est en panne. Désolé pour la gêne occasionnée. Le réel qui se tortille à chacun de nos pas, qu’est-ce que je vois ? Qu’est-ce que je fais de ce que je vois ? Pas grand-chose. Je ne vois donc pas plus loin que mes deux pieds. Je ne m’inquiète déjà plus de là où mes pas me portent. Le corps se raidit devant le gouffre. La main moite à l’intérieur de la poche cherche le mouchoir, le serre fort. Le sentiment de faire les fonds de tiroir, ou bien quoi ? Je n’imprime plus grand-chose de ce que je vois, laisse filer, ça défile sans moi. Plus vraiment le choix. Même plus mal, même plus manque. Au ras des choses qui se présentent à moi. Je m’inscris à la prochaine excursion dans les bois. J’ai déjà oublié le nom des arbres. Porte qui claque et ricanements. Glouglou à l’intérieur des boyaux. À un moment, tout revient dans l’ordre. Tout revient par saccades. Brève échappée. Courtes enjambées. Toute cette mélasse qui se dissout sur place. Dans quelle main se blottit ma raison ? Que fait l’autre quand la raison la quitte ? L’anesthésie ne dure pas si longtemps que ça, les gestes reviennent, le cœur bat, même si je ne l’entends pas. Et sous la ceinture, le sexe gris attend son heure, a tout son temps pour reprendre des couleurs et s’imaginer le bel étui, l’étroit conduit. Une corde à nœuds et je grimpe au plafond. Une vie monacale, je ne sors pas du bocal, toujours pas. Quelque chose fait obstruction, quelque chose obstrue. Je vais changer d’outil, changer de main, je ne sais plus dans quelle main je manie le mieux l’outil fait à ma main. Décidément, je ferme mal.

 

 

20.08.2013 – Gueule de l'emploi
Si j’étais resté dans les pompes funèbres, est-ce que j’aurais fini par avoir la gueule de l’emploi ? Ou bien est-ce parce que j’avais la gueule de l’emploi que je me suis dirigé tout droit vers cette place qui m’était assignée ? Employé de pompes funèbres, c’est écrit sur ma gueule, ou quoi ? Et depuis que j’ai quitté cet emploi, est-ce que mes traits se sont à nouveau modifiés pour se conformer à celui du «sans emploi» ? Ou bien suis-je en train de m’appliquer à recouvrer l’excès de vitalité requise par l’activité artistique ? Est-ce qu’il suffit d’endosser l’habit, le mode de vie ? En ce moment, je suis en mode «vacances». Avec la menace d’appartenir à la famille des artistes qui se sont ramassés, ont été mis sur le bas-côté ou s’y sont mis tout seuls. Comme les condamnés dans Le Procès de Kafka se reconnaissent entre eux dans la salle d’attente. Ainsi, je reconnais aisément dans les galeries les artistes en mal de reconnaissance, dont les traits ont été modifiés par toutes les années gâchées, les espoirs déçus. On vient montrer sa gueule lors des vernissages, on simule la bonne humeur, on égrène ses projets à qui veut bien les entendre, et puis on s’en retourne chez soi encore plus vide qu’on est parti. En même temps, personne ne m’empêche de travailler et je peux encore adhérer tout entier à ce que je fais, en l’absence de toute perspective. Pas d’expo en vue en ce moment, le calme plat, la lassitude. La vie privée en prend aussi un coup : avec ma gueule de pédé, d’artiste errant, de triste clown. La quarantaine bien tassée, on porte sa gueule et l’on ne s’émeut plus de sa jeunesse révolue. Mon tour est peut-être passé, je n’ai alors plus qu’à bifurquer ou bien je décuple mes efforts pour me tenir à une discipline de vie qui portera ses fruits, c’est sûr, et je serai bien content sur mon lit de mort, le sentiment de la tâche accomplie. À quoi tu emploies ton temps ? Ta gueule ? Quand j’ai appris à ma mère que j’étais pédé, elle ne désespérait pas que je retourne un jour dans le giron des femmes, et elle a ajouté, goguenarde : «Et puis, chez toi, ça ne se voit pas.» Des années plus tard, quand je lui présente «mon» homme, l’être extraordinaire, vous savez, celui avec qui je voulais «faire ma vie», elle ne trouve rien d’autre à dire : «C’est exactement le genre d’homme qui m’aurait plu à vingt ans !» Les mères ne s’oublient donc jamais. Les fils prennent le relais.

 

 

Carrousel

Au Carrousel du Louvre, les rats ne se cachent plus, les pédés non plus, vous allez me dire, mais cette fois-ci, les rats ont pris le dessus et traversent les allées sans regarder les pédés qui tressaillent à leur vue. Faut dire que les beaux jours invitent aux pique-niques, la fréquentation atteint son pic, une population bigarrée envahit les lieux, chacun arrive avec ses provisions ou vient piquer celles du voisin. Il y a encore de la place pour tout le monde et la population varie selon les heures de la journée. Le lieu semble usé, exsangue, ratatiné. Les haies taillées sont déplumées, trouées, parsemées de toutes parts des déchets des uns et des autres : excréments, urine, sperme, crachats, et étuis de toutes sortes, de toutes marques. Le personnel des espaces verts doit être dépassé, ou bien a reçu des consignes pour laisser les pédés patauger dans leur gourbi : des rats, je vous dis. La nouvelle tactique est d’arroser un max les haies taillées, avec le système d’arrosage à demi enfoui dans la terre. Des flaques d’eau parsèment les allées qui obligent les hommes esseulés à zigzaguer tels des rats dans leur labyrinthe à ciel ouvert. Les flots de touristes passent, indifférents, aimantés par le spectacle du site, la tour Eiffel qui scintille au loin, la perspective des Champs-Élysées, la Pyramide, les façades illuminées du Louvre, tant de photos à prendre, on ne sait plus où donner de la tête. Tandis que les messieurs dans les allées sont mus par un tout autre aiguillon et sont venus ici vérifier leur désir émoussé ou encore vif. Les rats leur coupent la chique en les narguant dans leurs ébats furtifs. La nuit tombée, une odeur d’ammoniaque exhale des haies taillées, ce qui ne ralentit pas le trafic des hommes et des rats. Et puis, quoi, on est au Louvre, ce n’est quand même pas sordide, la magie du lieu agit encore un peu, un lieu historique, un lieu touristique, ouvert à tous, ouvert à tous les pique-niques, à tous les ébats. Vingt-quatre heures sur vingt-quatre, sept jours sur sept, avec ses heures creuses, ses heures embouteillées. L’hiver, les vendeurs de marrons planquent leur caddy dans les haies taillées, et l’été plus que l’hiver, les vendeurs à la sauvette circulent avec leurs grappes de tours Eiffel miniatures aux poignets. Et puis, il y a aussi ceux qui tirent au ciel leur bidule qui s’allume et laisse une traînée bleue dans la nuit. Donc, on ne s’ennuie pas au Carrousel, chacun son manège, chacun son bidule dans les mains. Mais, je vous assure, bientôt les rats seront plus nombreux, ils semblent déjà chez eux.

 


24.08.13 – Foutre le camp
Demain, je fous le camp, vais voir l’océan, ça fait longtemps que j’ai pas vu l’océan, ses rouleaux, ses vagues, et je redeviens un enfant devant le spectacle de l’océan. Demain, il pleut, mais c’est pas grave, c’est beau l’océan sous un ciel gris, ça prend des teintes qui tirent vers le vert-de-gris, et devant la masse de l’océan, je me ferai tout petit. Demain, je m’arrache de Paris, je sors de mon abri, c’est pas trop tôt, mais c’est à Paris qu’il y a du boulot, et du boulot, je vais en chercher dès la rentrée, c’est promis. «Employez-moi», je vais écrire ça en lettres capitales sur un écriteau et vais le brandir au-dessus de ma tête, ou bien endosser les panneaux de l’homme-sandwich et déambuler ainsi accoutré dans les rues de Paris. C’est au moment où «ils» n’attendent plus rien de moi que je vais sortir de ma réserve, vous allez voir ce que vous allez voir, j’ai plus d’un tour dans mon sac. «Bon-à-rien, bon-à-tout», comme dit Filliou. Déjà, durant cet été, j’ai bien résisté, me suis accordé du bon temps, comme on dit, manque plus que cette semaine au bord de l’océan et je reviens gonflé de rien, gonflé de tout. L’important, c’est d’avoir un bon mental, comme ils disent, les sportifs, et si je ne m’étais pas cassé le bras cinq fois quand j’étais gamin, j’étais profilé pour être gymnaste et faire le soleil autour de la barre fixe. La roue de la Fortune en a décidé autrement et je me suis présenté à l’École des beaux-arts de Paris à vingt ans en ces termes : «bras cassé», «œil myope», «main gauche». Ils m’ont accepté quand même parce que j’ai réussi à les faire rire lors du jury d’admission. Après, bien sûr, je me suis débrouillé comme j’ai pu, en écrivant des lettres, en faisant avec mes impossibilités, en devinant peu à peu où était ma place. Tout ça prend du temps et les doutes qui m’assaillaient alors sont les mêmes aujourd’hui, mais j’étais suffisamment travaillé de l’intérieur pour faire un bon artiste, selon les dires des professeurs. Déjà, je n’avais pas vraiment d’objectifs, et cela m’a poursuivi jusqu’à aujourd’hui, alors c’est comme si j’avais un écriteau au-dessus de ma tête qui me désignait aux ravisseurs. Un petit poisson qui se faufile parmi les plus gros que lui. «Celui qui, au travers de son art, donne de la force aux autres, est un bon artiste», paraît-il, je ne demande pas plus : donner de la force aux autres, faire quelque chose de tout ce temps mis de côté, crever l’ombrelle.

 

 

02.09.13 – Personne il est où ?
Retour à la case départ, retour à la case «Paris», non, non, pas à la case «prison», je ne veux pas, ça fait bien longtemps que je ne joue plus au Monopoly et je ne conçois pas la vie comme un jeu de l’oie. À Saint-Martin de Ré, il y a une prison qui semble ici figée dans le temps, autour de laquelle tournicotent les touristes sans se soucier des habitants de l’intérieur. C’est à se demander quels sont les plus prisonniers : ceux qui purgent leur peine dans leur cellule ou ceux qui purgent leurs vacances en sillonnant l’île en tous sens, en auto, en vélo, avec femme et enfants tels des boulets, et appareil photo en guise de caméra de surveillance des émois en Ré. Heureusement qu’il y a l’océan qui balaie tout et se moque bien de ces drôles d’habitants que sont les touristes en goguette, dont la peau rougit à vue d’œil au fil des jours et des allers-retours. Il est vrai que les vacances, c’est un drôle de truc, comme s’il suffisait de se déplacer et de se faire dorer la couenne pour se sentir rincé de son souci, régénéré d’un coup de baguette magique. Mais non, à un moment donné, les vacances ont une fin. Ici aussi, le temps est compté, et l’on revient chez soi comme un bon petit soldat s’en retourne à la caserne après une permission. Quant au chômeur qui s’offre des vacances, alors là, c’est pas possible, cela offusque la morale du bourgeois qui de toute façon n’empruntera pas le même trajet, n’utilisera pas le même moyen de transport, ne crèchera pas dans le même secteur. Même nu sur une plage, le chômeur se fond dans le décor et ne perturbe pas le paysage. Il n’a qu’à ramasser des coquilles vides sur la plage pour s’en remplir les poches, comme une monnaie de pacotille. Le bourgeois en vacances a, quant à lui, d’autres moyens de tromper son ennui. On lui a aménagé des espaces qui lui sont dévolus, des haies taillées et des clôtures visibles ou invisibles le séparent de la plèbe qui emprunte le sentier côtier. Un terrain de golf qui jouxte les marais salants, ça a quand même de la gueule et il y évolue comme dans un paysage miniature, avec tout l’accoutrement requis et l’attitude apprise. Donc, rien de neuf sous le soleil, les mêmes compartiments, les mêmes cases, à chacun sa sienne, il n’y a qu’un enfant qui, un matin en se levant, demande au grand qui le couve du regard : «Pourquoi on est là ?» ; ou bien encore, un autre matin, interroge : «Personne il est où ?»

 
Cahier 16