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Quel jour je suis

François Durif, 17 04 07, Paris, 2011

Je suis dans un jour où me pèse, comme si j’allais en prison, la monotonie de toute chose. Cette monotonie n’est cependant, à tout prendre, que la monotonie de moi-même. Chaque visage, même celui d’une personne rencontrée la veille, est différent aujourd’hui, puisque aujourd’hui n’est pas hier. Chaque jour est le jour présent, et il n’y en a jamais eu de semblable au monde. C’est dans notre âme seule qu’il y a identité – identité que l’âme éprouve, quoique de façon trompeuse, avec elle-même, et par laquelle tout se ressemble et tout se simplifie. Le monde est choses éparses et arêtes diverses ; mais si nous sommes myopes, c’est un brouillard insuffisant et continu.

Ajourne toute chose. On ne doit jamais faire aujourd’hui ce qu’on peut aussi bien négliger de faire demain. 

Il n’est même pas besoin de faire quoi que ce soit, ni aujourd’hui ni demain.

— Fernando Pessoa, Le Livre de l’intranquillité, 1931

 

Quel jour je suis, je ne suis pas.

Quel jour je suis, ça ne suffit pas.

Quel jour je suis, je préférerais ne pas. 

Quel jour je suis, vous ne m’en voudrez pas.

 

jours œuvrés
jours ornés
jours chômés
jours endimanchés
jours encapuchonnés
jours ratés
jours désœuvrés
jours promenés
jours crevés
jours cassés
jours morcelés
jours rejoués
jours biffés
jours décidés
jours endeuillés
jours sédimentés

 

au jour le jour

jour après jour

jour & nuit

 

compter les jours qui me séparent de ce que je suis/ce que je fais

 

Le jour est chaque matin, comme une chemise propre sur notre lit ; le tissu, incomparablement fin, incomparablement épais, d’une prophétie bien propre nous va comme un gant. Le bonheur des prochaine vingt-quatre heures dépend de la manière dont nous savons la saisir au réveil.
— Walter Benjamin, Sens unique, 1928

 

retourner le jour comme gant

je meurs/rassasié de jours/je meurs/chaque jour

 

Tout pli fait en nous dans un lieu se modifie à notre insu dans un autre.
Odilon Redon, Confidence d’artiste, 1913

On ne meurt pas parce qu’il faut mourir. On meurt parce que c’est un pli auquel on a contraint la conscience un jour, il n’y a pas si longtemps.
Antonin Artaud

Un jour.
Un jour, bientôt peut-être.
Un jour, j’arracherai l’ancre qui tient mon navire loin des mers.
Avec la sorte de courage qu’il faut pour être rien et rien que rien, je lâcherai ce qui paraissait m’être indissolublement proche.
Je le trancherai, je le renverserai, je le ferai dégringoler.
— Henri Michaux

 

le jour venu/viendra le jour

ajourner/ajourer

voir le jour

 

Comme en ces jours où monte l’orage et où les bruits de la rue parlent tout haut, d’une voix solitaire.

 

aujourd’hui

depuis bien avant le petit jour

 

Comme s’ouvre une fenêtre, on vit se lever le jour déjà levé.

 

le jour de sa mort/le jour meurt

chaque jour comme s’il était le dernier

jour écoulé/jour écorné

jour de canicule/jour de pluie

 

Ce jour se termine non pas en gris, mais en bleu pâle.

Un jour peut-être on comprendra que j’ai accompli comme nul autre, mon devoir – de naissance, dirai-je – d’interprète d’une bonne part de notre siècle ;

Vivre la vie extérieurement, la vivre au fil des jours, comme font les chats et les chiens

 

à cette heure/à ce jour

 

Nous sommes faits de mort. Cette chose que nous considérons comme étant la vie, c’est le sommeil de la vie réelle, la mort de ce que nous sommes véritablement. Les morts naissent, ils ne meurent pas. Les deux mondes, pour nous, sont intervertis. Alors que nous croyons vivre, nous sommes morts ; nous commençons à vivre lorsque nous sommes moribonds.

Il existe le même rapport entre le sommeil et la vie qu’entre ce que nous appelons la vie et ce que nous appelons la mort. Nous sommes endormis, et cette vie-ci est un songe, non pas dans un sens métaphorique ou poétique, mais dans un sens véritable.

Tout ce que nous jugeons supérieur dans nos activités participe de la mort, tout est la mort. Qu’est-ce que l’idéal, sinon l’aveu que la vie ne rime à rien ? Qu’est-ce que l’art, sinon la négation de la vie ? Une statue, c’est un corps mort, sculpté pour fixer la mort dans une matière incorruptible. Le plaisir lui-même, qui nous semble à tel point une immersion dans la vie, est bien plutôt une immersion en nous-mêmes, une destruction des liens entre la vie et nous, une ombre mouvante de la mort.

L’acte même de vivre équivaut à mourir, puisque nous ne vivons pas un jour de plus dans notre vie sans qu’il devienne, de ce fait même, un jour de moins.

— Fernando Pessoa, Le Livre de l’intranquillité

 

un jour de plus/un jour de moins

à chaque jour suffit sa peine/sa joie

 

S’il m’arrive un jour, voyant ma vie réglée et assurée,

S’il m’arrive un jour de réussir à porter jusqu’au bout de mon calvaire la croix de mes projets,

Je vis toujours au présent. L’avenir, je ne le connais pas. Le passé, je ne l’ai plus. L’un me pèse comme la possibilité de tout, l’autre comme la réalité de rien.

Je suis dans un de ces jours où je n’ai jamais eu d’avenir. Il n’y a qu’un présent immobile, encerclé d’un mur d’angoisse.

En ces jours de l’âme comme celui que je vis aujourd’hui, je sens, avec toute la conscience de mon corps, combien je suis l’enfant douloureux malmené par la vie.

 

à jour/au jour/au jour le jour

mettre à jour/mettre au jour/vivre au jour le jour

mis à jour/mis au jour/un beau jour

 

C’était un jour de foire et les jeux de massacre
Retentissaient du rêve et des cris des passants

Mais aujourd’hui n’est pas mon jour de délivrance
Ce n’est pas moi qu’on rend aux soirs et aux matins
Le rêve prisonnier de mon esprit s’élance
Comme un beau patineur chaussé de ses patins

 

c’est mon jour/ce n’est pas mon jour

 

(...) devant l’apparence de ce qui me hante et me gouverne depuis des jours et des années je deviendrai une ombre sans doute,

Dans la nuit passent les trains et les bateaux et le mirage des pays où il fait jour. Les derniers souffles du crépuscule et les premiers frissons de l’aube.

Dans la nuit il y a toi.
Dans le jour aussi.

— Robert Desnos, Les espaces du sommeil, dans Corps et biens

 

il fait jour/il fait nuit

 

ne pas mourir encore et voir durer l’ombre
naître avec le feu et ne pas mourir

et mourir ce que j’aime au bord des flammes

le bois se fend/la neige fond

POUR UN RÊVE DE JOUR

IL FAIT NUIT

N’y pas aller n’y pas mourir la joie est de trop

Nerf en amoureuse lampe éteinte de la fin du jour

Rêvons acceptons de rêver c’est le poème du jour qui commence

AU PETIT JOUR

Dans bien longtemps je suis passé par la marée du jour solitaire

Plus tu t’éloignes et plus ton ombre s’agrandit

(...) tandis que dans la rue solitaire le soleil lentement déplace sa ligne mince sur le trottoir chaud

Est-il le jour des rencontres et des poursuites

Rayait de feu le ciel et d’écume les eaux

S’éloignait de mon ciel en se reflétant dans la mer

 

«Je n’ai pas fermé l’œil de la nuit» (phrase de mamy)

se fait jour/poindre/point le jour

jours sereins/jours heureux/rai de lumière sous la porte


Notes de lecture

Nicolas Bourriaud, Radicant, Denoël

Esthétique radicante

Entrecroisement des propriétés de l’espace et du temps, transformant celui-ci en un territoire aussi tangible que celui de la chambre d’hôtel dans laquelle j’écris ou celui de la rue bruyante qui s’étend sous ma fenêtre.

time specific/site specific

l’industrie qui broie les déchets/l’industrie de la sauvegarde

le rejouable/le durable

esthétique du désencombrement/événement artistique

culture/précarité

régime précaire de l’esthétique

faillite de la longue durée/fragilité des territoires humains

sans forme fixe/matériaux clochards

Kurt Schwitters

Les Nouveaux Réalistes

L’Arte Povera

Fluxus/George Brecht/Robert Filliou

Jason Rhoades

Rirkrit Tiravanija

Comme si, dans un monde saturé d’objets, on ne pouvait plus composer qu’en négatif, en creux

la photogénie du trou, de la friche urbaine/l’encombrement spatial

environnement précaire, encombré et mouvant

l’artiste met des signes en mouvement

Gabriel Orozco cadre des sculptures éphémères

Bertrand Lavier/la greffe

Maurizio Cattelan, Hollywood, 2001

errance urbaine

« tirer l’éternel du transitoire »

Baudelaire, Le Peintre de la vie moderne

Portrait de l’artiste en flâneur

Francis Alÿs : «La marche est l’un de nos derniers espaces intimes.»

Aller sur le motif : entrer dans le motif et évoluer selon ses rythmes.

L’errant se heurte bien vite, comme l’insecte à une vitre, à ces territoires où l’espace public se réduit chaque jour davantage.

L’erre, ligne invisible qui traverse le centre des villes, regroupe tous ceux qui ne savent pas où aller : vagabonds, nomades, gitans, marginaux, sans-papiers.

La flânerie/L’errance

L’artiste précaire

La dimension fictionnelle de l’art vient trouer le chaînage de la réalité, la renvoyant à sa nature précaire, au mélange instable de réel, d’imaginaire et de symbolique qu’elle contient.

La fiction/L’imaginaire

Le fictif s’oppose à la réalité dont il s’inspire ; le fictionnel – qui est le régime du récit, de la narration – la sous-titre ou la double, mais sans l’effacer.

L’errance/L’esthétique du déplacement

L’errance, comme principe formel de composition, renvoie à une conception de l’espace-temps, s’inscrivant à la fois contre la linéarité et contre la planéité.

Sémionaute : créateur de parcours à l’intérieur d’un paysage de signes, dans la position du chasseur-cueilleur, du nomade qui produit son univers en arpentant inlassablement l’espace.

Quel est votre droit d’entrée sur le sol artistique ?

L’œuvre d’art : un simple moment dans une chaîne/sa capacité à s’insérer dans différents récits et à traduire ses propriétés/son potentiel de déplacement/sa radicantité

25.11.12

Quel jour je suis ?

Un saut dans le temps.

Je suis donc fait de ces arrêts et de ces reprises.

Aujourd’hui, je reprends «Quel jour je suis ?» avec une autre idée en tête, un autre élan. Avec l’envie de déplier cette phrase avec les résidents de la maison de retraite de Gentilly, lors des ateliers d’écriture que j'envisage avec eux.
Poser cette question à des personnes âgées, cela résonne autrement. Mercredi dernier la directrice de la maison de retraite m’a appris que 60% des résidents sont des personnes «désorientées». Aussi ai-je l’intention de travailler à partir de cette notion : orientation/désorientation. Comment s’orienter dans la pensée? Comment s’orienter dans l’expérience.?
La question «Quel jour je suis ?» est une façon de jouer avec ce qui nous fait mal, ce qui nous blesse : cette difficulté à s’orienter dans le temps et dans l’espace.
En tant qu’artiste, je me sens tout aussi désorienté, je ne suis pas plus avancé qu’eux, je ne veux pas me présenter à eux dans une relation de hauteur. Nous allons faire quelque chose ensemble, chercher ensemble la forme qui pourrait contenir les humeurs d’un jour, les mouvements de la conscience, ce que peut un corps, par où ça commence. Nous allons fabriquer des figurines en papier journal, nous allons froisser du papier, faire des nœuds, faire quelque chose avec nos mains, faire quelque chose avec nos têtes.

 

26.11.12

Quel jour je suis ? Si je ne suis pas le jour qu’il est, s’il est lundi et que je suis encore dimanche, qu’est-ce qui se passe ? Qu’est-ce qui va payer les heures chômées ? Si je suis chômeur longue durée, mes batteries sont vite à plat, je perds la notion du temps, la scansion des jours de la semaine ne m’atteint plus directement. Si je ne fais pas attention, je ne sais plus quel jour je suis.

Ce que je suis ne coïncide à plus rien du tout, tout s’évanouit dans une sorte de mélasse, les jours se suivent, il ne me reste plus qu’à les égratigner, chaque jour comme un bonbon qui poisse, à peine sucé, je le remets dans le papier et le glisse dans ma poche, ça ne fait rien, je ferai mieux demain, je ferai quelque chose de ma journée, je peux très bien m’appliquer la devise «pas un jour sans tracer une ligne», apprendre par cœur une ou deux phrases d’un écrivain que je chéris, qui, par sa prose concise, me rend quelque énergie, c’est pour cela que je me tiens à l’écriture manuscrite dans mon cahier, c’est pour cela que j’ai acheté un dateur, pour savoir quel jour je suis au juste, pour être au plus près de ce jour qui s’offre à moi, et je sens bien que tout se joue au moment du réveil, si j’entends le réveil ou les voisins du dessous s’agiter, à un moment donné, je suis bien obligé de me lever et de faire comme si j’allais au turbin, une heure après avoir posé le pied au sol, je suis opérationnel, je peux me rendre à ma table, reprendre la lecture, lire une heure ou deux pour chauffer la machine, et puis commencer par faire des tas de papiers sur ma table, les déplacer, manier les images découpées, trouver un nouvel ordre, faire entrer le hasard, surmonter la fatigue, si je suis désorienté au bout d’une heure ou deux, la journée est foutue, je perds pied, je tue le jour, en début d’après-midi, je suis bon à rien, la piscine des Halles est fermée, je n’ai plus aucune échappatoire, je n’ai plus de longueurs à faire, plus de queues à mater dans les vestiaires, donc je n’ai plus qu’à partir du désoeuvrement du moment, et je m’interroge, et je me pose des questions d’enfant : quel jour je suis ? qu’est-ce que je fais ici ? quand est-ce que ça commence, la vie ?


27.11.12

Quel jour je suis ? Qu’est-ce que j’attends ? J’attends de moi quelque chose qui ne vient pas. Quoi ? J’attends mon jour, mon heure, mon quart d’heure. Si ça continue comme ça, je vais donner mes jours.


29.11.12

Quel jour je suis ?
Eh, oh, il n’y a pas qu’aujourd’hui dans la vie !
Quel jour je suis ?
C’est oui ou c’est non.

Quel jour je suis ?
Je joue, je ne joue pas.
Jour sanglant en Syrie.
Et le soir raconte la lumière de toute vie.

Si le jour requiert mes forces de vie, alors je dis «Oui».
Si l’avenir commence ici et maintenant, qu’est-ce que j’attends ?
Si l’avenir est déjà là, alors je rejoins l’avenir dès aujourd’hui.
Si je ne me projette pas quelques jours plus loin, qu’est-ce que je suis ?

Quel jour je suis ?
Si je ferme mal, si je me ferme à toute vision de ce que sera demain.
Il s’agit dès lors de «transformer la menace de l’avenir en maintenant accompli, ce miracle télépathique seul digne d’être souhaité, telle est l’œuvre de la vivante présence d’esprit». La pensée est ainsi faite.
La pensée n’est faite que d’arrêts et de reprises, de relances et de repentirs. Je ne pense pas comme je respire. La pensée a ses blancs, ses silences. La pensée a sa scansion, son tempo propre. Tout est affaire de rythme, tout se traduit en gestes lents et rapides.

Quel jour je suis ?
Si je me tiens sur la brèche des temps, au croisement des forces antagonistes du passé et du futur, si je ne cesse d’osciller dans un parallélogramme de forces, alors il ne tient qu’à moi de saisir la force diagonale qui surgit au point de collision de ces forces contraires, point précis où s’exerce la pensée.

Quel jour je suis ?
Si ce que je suis ne coïncide pas exactement à ce que je suis aujourd’hui, si le jour que je suis garde encore l’empreinte des jours qui précèdent, si le jour que je suis est déjà la page sur laquelle s’écrit demain, alors se juxtaposent, se superposent ou s’opposent tous ces temps, et ce que je fais, ce que je produis en tant qu’artiste est constitué de ces temps hétérogènes.

Si «l’art c’est ralentir», alors je n’ai qu’à me laisser traverser par tous ces temps qui se déposent et agissent en moi, je suis autant agi qu’acteur, je suis autant pensé que je ne pense ce que je fais au moment où je le fais.

Si «le passé n’est jamais mort», alors je dois le sentir passer, et le transformer afin qu’il se fraie un passage dans ce que je produis avec mes mains, avec mon corps. J’écris avec mon corps, et mon corps est caisse de résonance. C’est pour cela qu’il n’est pas si simple de dire quel jour je suis. Il est des jours où je tangue, navigue à vue, ne vois pas la ligne d’horizon au loin. Il est d’autres jours où j’adhère trop à ce que je suis, à ce que je nomme «aujourd’hui». Je suis hier, je suis aujourd’hui, je suis demain, et cela peut s’arrêter à tout moment. Comment je vis le trait d’union entre hier et aujourd’hui, aujourd’hui et demain, date de naissance et date de décès ? Cela m’incombe et en même temps cela m’échappe : je ne suis pas maître, je ne suis pas tous les jours maître à bord, maître dans la maison qu’est mon corps. Parfois, je suis monade, «sans porte ni fenêtre» ; d’autres fois, je suis la maison aux courants d’air et il fait froid chez moi, je n’arrive pas à me réchauffer. Je ne sais pas si je carbure au passé, au futur, au présent. Ce que je sais, c’est que devant le corps refroidi de mon prochain, me viennent successivement ces trois pensées : au revoir, adieu, à bientôt. Et il ne me reste plus qu’à me taire, en ne cherchant pas à exhumer le passé, en ne cherchant pas à accélérer le présent, en n’anticipant pas l’avenir. De mon impouvoir devant les temps qui se chevauchent, je n’ai qu’à en faire quelque chose de plus fort que moi et à le transformer en puissance d’agir.

Quel jour je suis ?
Je suis sur la brèche. Je suis sur la brèche des temps. Je n’ai qu’à découper des images dans le réel qui se présente à moi : des images qui m’appartiennent, des images qui ne m’appartiennent pas, des images qui existent déjà en dehors de moi, à peine découpées et épinglées sur le mur qui est dans mon dos. J’apprends ainsi à me défaire au fur et à mesure de ce que je fais. Il est peut-être temps de signer au dos des images que je produis. Dès lors je nourris l’espoir que ces images disent quelque chose de mon rapport au temps.
Autant de temps que je suis dans ce que je fais, je ne sais pas ce que je fais, je ne sais pas quel jour je suis, et c’est très bien ainsi.
Ça me regarde, ça ne me regarde déjà plus. C’est un luxe que je m’accorde aujourd’hui. Demain, je ne sais pas. Cela peut se refermer à tout moment. Le battement du temps, je suis au cœur, je suis à côté, ça ne dépend pas que de moi.

Quel jour je suis ?
Il fait froid, il fait chaud. Il est tôt, il est tard. Aujourd’hui je commence tôt, je finis tard. Demain, je me lève tôt. Demain : un autre jour possible, de nouvelles possibilités de vie. Vivement ce soir qu’on se couche.
Qui fait son lit se couche.
Qui s’absente à lui-même le temps de reconstituer ses forces.
Quel jour je suis ?
J’éteins la lumière en sortant.
Quel jour je suis ?
Fermé dehors.
Quel jour je suis ?
Pas et le saut.
Quel jour je suis ?
Les yeux fermés.
Quel jour je suis ?
Je ne percerai donc jamais l’énigme du jour que je suis. Je ne crèverai pas l’écran de mes jours. Je ne recouvrirai pas les jours de cendres. Je ne balaierai pas la poussière des jours.
Danse avec les jours. Joie, joie, jour de joie. Joie des jours.
Chaque jour s’offre à moi dans un mince papier de soie.
Chaque jour comme une réserve de joie.
Combien de jours sont passés à la trappe ?
Combien de phrases apprises par cœur, aussitôt évanouies?
Déchiffrer la partition du jour qui vient.
Quel jour je suis ? Attendre et voir.
Quel jour je suis ? Non, pas aujourd’hui.
Quel jour je suis ? Une fois, pas deux.
Quel jour je suis ? Déjà ? Ah, oui !
Quel jour je suis ? Il fait encore nuit.
Quel jour je suis ? C’est la nuit.
Quel jour je suis ? C’est déjà fini.
Quel jour je suis ? Moi, la vaisselle, j’ai tout ce qu’il faut.


03.12.12

Et vous, quel jour vous êtes ?
J’ai pas le temps. J’ai pas le temps de me poser ce genre de question.
Si je commence à me poser ce genre de question, le sol s’ouvre sous mes pas. Tous mes efforts pour coller tant bien que mal au jour que je suis. Vous ne voyez pas que vous dérangez mon ordre en m’interrogeant ainsi. Je ne vois pas où vous voulez en venir.
Alors je reprends cette question à mon compte. Je me fais un sang d’encre pour les fuites. Le jour fuit, se déroule sans moi.
Quel jour je suis ? Comment j’en suis venu à formuler cette question aussi anodine qu’assassine ? Je tue le jour ou je tire le jour à moi, la question est de savoir ce que j’en fais, ce que j’en attends. Je ne suis pas pressé d’en finir. Je joue avec : comme à la fin d’un repas je découpe en menus morceaux une épluchure d’orange, modèle de petites boulettes avec de la mie de pain. Je fais avec les miettes.
Avec les miettes du jour, je fais un petit monticule.
Quel jour je suis ? Suis-je à l’arrêt ? En moi se bousculent des images à l’arrêt, des sensations refroidies. Le jour que je suis me désigne à celui qui me ravit, à celui dont le désir est plus fort que le mien.
Quel jour je suis ? Chaque jour tourne en moi et creuse un vide à l’intérieur de ma caboche. Quel jour je suis ? Je ne suis pas à l’abri.
Je ne suis pas chez moi chez moi. Vous êtes les bienvenus. Mes digues ne résistent pas longtemps aux assauts venus de mes contemporains.
Quel jour je suis ? Je suis roseau et je plie. Je suis manche à balai et me raidis. Je balaie devant chez moi pour sentir le temps passer. Finalement, c’est la poussière qui se dépose chaque jour sur le sol, les meubles, les objets qui sont à ma portée, qui donne la meilleure représentation du temps dont je dispose : corps animés et inanimés.
Quel jour je suis ? Il y a le temps physique, immobile, et tous mes efforts pour en retenir une parcelle. Et puis, il y a le temps vécu, le temps vécu en boucle ou par saccades, le temps que je brise en mille morceaux. Le sentiment d’un temps morcelé. Je suis gris.
Quel jour je suis ? Le jour que je suis est-il indifférent aux travaux du jour auxquels je me consacre sans trop savoir leur finalité ? À quoi ressemble le destinataire de la somme des jours que je suis ?
Quel jour je suis, si je suis à côté ? persiste et signe ? persévère dans l’erreur ? Tout devient pensum, si je commence à en faire l’inventaire.
Quel jour je suis ? Je mange froid. Je mange debout.
Quel jour je suis, si je n’ai pas faim du jour qui vient ?
Quel jour je suis, si je reviens sans cesse sur mes pas ?
Quel jour je suis, si je donne mes jours au premier venu ?
Quel jour je suis, si le présent me blesse à ce point précis ?
Dites-moi quelque chose qui me divertit du jour qui vient.
Dites-moi quelque chose qui me console du jour qui ne vient pas.
Aussi ai-je besoin de vous pour sentir le jour que je suis. Aussi ai-je besoin de sentir en vous un appétit de jours qui m’entraîne avec vous.
Dans le tourbillon des jours, dans la frénésie journalière, je suis comme un poisson dans l’eau, ou bien je suis un poisson hors de l’eau qui attend qu’on le replonge dans le tourbillon des jours.
Quel jour je suis ? Autant se demander ce que je fais ici.
Un jour singleton, un jour sans sanglots, un jour sans émotions.
Il n’y a qu’une seule solution. Je reformule ma question.
Il n’y a pas de solution parce qu’il n’y a pas de problème.
Et si je sors de chez moi et choisis d’enregistrer à un point précis les allées et venues de celles et ceux qui me donnent l’impression de savoir où ils vont, semblent presser d’y arriver, est-ce que je serai plus apaisé à la fin de ma journée, est-ce que j’aurai le sentiment d’avoir bien travaillé ? Qu’est-ce qui me donne le sentiment de la tâche accomplie, du repos bien mérité ? Pas le temps de répondre à la question que me pose le jour œuvré ? Paradoxalement, cela, je l’ai éprouvé maintes fois : si j’ai trop de temps, je n’ai plus le temps de faire quoi que ce soit. Le temps de ne rien faire supplante le temps du faire.


04.12.12

Quel jour je suis ? Ça ne se dit pas ?
Ça ouvre des trappes intérieures.
Quel jour je suis ? Quelle heure est-il ?
Quel jour est-il ? Il pleut. Pas bleu.
Les jours raccourcissent à vue d’œil.
Le temps passe vite, c’est incroyable.
Il est l’heure de se lever, de se laver, de se vêtir et de manger.
«À cette minute, un Français sera bien content d’avoir trouvé du travail.»
Quel jour je suis ? Je retarde.
Quel jour je suis ? Je suis en forme.
Quelle forme donner à ce jour que je suis ?
Est-ce que je soustrais les nuits aux jours, les jours aux nuits ?
Quel jour je suis ? Je ferme mal.
Quel jour je suis ? Je sue tout le jour.
Il est jour.
Il est à jour.
Il est au courant du jour qu’il est.
Le présent le blesse. Il est avare de ses jours.
Il mourra, rassasié de jours.
Le jour de sa naissance, il le connaît par cœur.
Le jour de sa mort, un acte du cœur dont il ne peut avoir la prescience.
Comment vit-il son trait d’union ?
Le trait qui sépare sa date de naissance de sa date de décès.
Si je m’adonne à la même tâche chaque jour, quelque chose est susceptible d’apparaître à mon insu, au moment où je m’y attends le moins. Le plus difficile, c’est de sentir à quel moment s’arrêter, afin de ne pas détruire le bel édifice.
Quel jour je suis ? Je me suis construit sur du sable.
Quel jour je suis ? Un mince filet de sable s’écoule inexorablement dans mon dos. Une épée de Damoclès au-dessus de ma tête.
Quel jour je suis ? Je ne suis pas Damoclès.
Quel jour je suis ? Je suis Sisyphe : «Il faut imaginer Sisyphe heureux.»
Quel jour je suis ? Qu’est-ce que je suis ? Fétu de paille. Mèche humide. Volcan éteint. Coquille vide. Artiste de la faim.
Quel jour je suis ? J’ai le sentiment d’avoir raté quelque chose. D’où me vient ce sentiment ?
Quel jour je suis ? Trop tard.
Quel jour je suis ? J’ai l’impression d’être assis dans une salle d’attente, en ne sachant pas précisément ce que j’attends.
Quel jour je suis ? Dites-moi le jour et l’heure, que je règle la pendule intérieure sur le calendrier auquel vous semblez tenir.
Quel jour je suis ? Cette année, les pompiers ne sont pas passés vendre leur calendrier. Et j’ai raté le facteur.
Quel jour je suis ? J’ai un drôle d’usage de mon agenda. Le plus souvent, j’écris après coup ce que j’ai fait, pour ne pas oublier. Je referme l’agenda. Je biffe ce que j’ai noté au fur et à mesure.
Quel jour je suis ? Qui me donne la mesure des jours me prive aussi des jours qui appellent la démesure.
Quel jour je suis ? Je suis crevé.
Quel jour je suis ? Un jour où je n’écris pas dans mon cahier, j’ai l’impression de n’avoir rien fait. Dès le lever, je m’y mets de peur de laisser filer l’énergie dont je dispose ce jour.
Quel jour je suis ? Autant fermer les yeux.
Quel jour je suis ? Je suis pris.
Quel jour je suis ? J’ai le sentiment de répéter ce que je suis, pas vous ?
Quel jour je suis ? Le jour le plus long.
Quel jour je suis ? Le lendemain.
Quel jour je suis ? J’ai envie d’envoyer tout balader : le jour, le « je », ce que je suis, et tout ce que je ne sais pas.

05.12.12

Un ado me double et court devant moi en criant à son copain : On va jouer au Playmobil, on va jouer au Playmobil... Quelques pas plus loin, j’entends une femme dire à sa comparse : Si je ne dors pas…
Dans le métro, un enfant à sa mère : On descend à quoi ?
La journée est enclenchée. Je peux démarrer à partir de ces bribes de phrases entendues dans la rue.

On va jouer : On va jouer au Playmobil, on va jouer au Playmobil.

Quel jour je suis, si je ne dors pas ?

Quel jour je suis, si je ne me réveille pas ?

On descend à quoi ?

Fait pas chaud ce matin.

Vous n’avez qu’à appeler le Centre de Jour.

Aujourd’hui, grève des quotidiens.

Et si je proposais aux résidents du Sacré-Cœur de faire la grève du temps, la grève des jours ? Nous pourrions fabriquer ensemble des objets de grève et inventer des slogans pour dire leur colère.

Je me souviens d’une manifestation de sourds et muets rue Saint-Jacques : ils étaient à peine deux cents et faisaient un raffut de tous les diables, avec des sifflets dans la bouche pour se faire entendre.


06.12.12

Quel jour je suis ?
Mâcher ces mots jusqu’à plus soif. Se presser le citron. Se dégourdir les jambes. Ne pas mâcher ses mots. Se dégager du temps. Se mordre les lèvres. Tourner sept fois sa langue dans sa bouche avant de parler.
Ranger sa chambre. Relever le courrier. Réciter une poésie. Réclamer son dû. Marcher sans but. Ramer. Déblatérer. Décider d'un point de départ. Décider d’un jour zéro. Faire table rase du passé. Dégringoler. Dormir debout. Manger froid. Boire quelque chose de chaud. Dériver. Se redresser. Devenir étranger au présent. Embrasser du regard. Voir le jour. Tout oublier. Froisser la surface. Faire confiance. S’ajuster. Se délester. S’arrimer. Perdre pied. Voir la poutre dans l’œil du voisin. Apprendre la modestie. Reluquer. Rougir. Couver quelque chose. Faire face. Changer la donne. Faire feu de tout bois. Ne pas tomber. Ne pas oublier. Ne pas faire mal. Ne pas vouloir arrêter. S’incarner. S’actualiser. Se mettre à jour. Sortir de soi. S’oublier. Singer. Détruire.
Vieillir. Devenir pauvre.

Quel jour je suis ?
Je deviens pauvre. Je m’appauvris. Jour après jour s’amenuise ce que je suis. Je deviens gris. S’amenuise la matière grise.

Quel jour je suis ?
J’ouvre un œil. Je reluque le jour. Je me rendors. Ce sera tout pour aujourd’hui.

Quel jour je suis ?
Trop tard.

Un jour de trop.

07.12.12

convertir panneaux de signalisation en panneaux de manifestation
les reproduire à la main, les fabriquer en carton, les agrafer sur baguette de bois, décider du format
les mettre dans les mains des résidents du Sacré Cœur
les faire écrire des tracts à partir du panneau de leur choix
s’ils ne peuvent pas se déplacer le soir du vernissage, faire un duplex Sacré Cœur/Générateur : salle à manger, salle à exposer
4 photos 50x75 panneaux en situation
1 panneau-paillasson
panneaux intrus : cadran d’horloge, logo banques…
transformer panneaux de signalisation en objets de grève
duplex Sacré-Cœur/Générateur le soir du vernissage
le panneau de signalisation routière, dans les mains d’un résident du Sacré-Cœur, devient slogan, injonction, adresse aux regardeurs, adresse au monde extérieur : j’existe, j’exige
permis de conduire/permis de vieillir
en vieillissant, l’air de jeu devient peau de chagrin, je ne suis plus libre de circuler comme je veux, je bute sur des interdits, je vis en circuit fermé, d’où l’envie de faire sauter les verrous
Prohibition/Brigitte Fontaine
«On va descendre dans la rue / Lutter contre les lustucrus»
«Partout c’est la prohibition / Alcool à la télévision / Papiers clopes manque de fric / Et vieillir dans les lieux publics»
«Les vieux sont jetés aux orties / À l’asile aux châteaux d’oublis 
Voici ce qui m’attend demain / Si jamais j’oublie mon chemin»
«Ouvrez les prisons / Elles nous tuent»
60% des résidents du Sacré-Cœur sont des personnes «désorientées» selon les dires de la directrice de l’établissement
«vieillir poétiquement», ce pourrait une possibilité de vie pour ces vieux désorientés, pas si désorientés que ça, si je me fie à ce que j’ai perçu lors du premier contact avec eux
je sens plutôt une colère rentrée, de l’agressivité entre eux, obligés de vivre en collectivité alors que ce n’est pas leur choix
j’ai envie de leur donner l’occasion d’exprimer leur colère
on va leur montrer de quel bois vous vous chauffez

Quel jour je suis ?
Quel jour je fais ?
Quel con je fais ?
Quel con je suis ?
Quel jour je suis, si je ne fais pas d’argent ?
Quel jour je suis, si je ne gagne pas ma vie ?
Quel jour je suis, si je ne gagne pas mon jour ?
Quel jour je suis, si je faiblis un peu plus chaque jour ?
Quel jour je suis, si je décide de ne rien faire et de rester assis ?
Quel jour je suis, si je ne fais pas ce que je dis ?
Quel jour je suis, si je ne fais pas ce que je suis ?
Si je ne suis pas l’ordre du jour, qu’est-ce qui se passe ?
Si je ne prends pas le plat du jour ?
Je ne suis pas à l’abri d’un autre jour, d’un vent mauvais.


11.12.12

www.monpaillasson.com
«Une bonne communication de sol renforce votre image de marque auprès de votre client d’une manière originale et sympathique. Quelle que soit votre activité, un paillasson personnalisé valorise l’entrée de votre commerce ou de votre entreprise, lui donne une image de sérieux et de qualité.»


VOUS N’AVEZ PAS LA PRIORITÉ

Quelle que soit l’opinion que vous avez de vous-même, bonne ou mauvaise, vous n’avez pas la priorité, et ce n’est peut-être pas plus mal, car vous n’êtes pas seul, vous vivez en société. Il s’agit dès lors de faire de la place en vous pour accueillir l’autre. Il est des jours où vous vous sentez gonflé à bloc, d’autres où vous vous dégonflez comme baudruche. Pas moyen de vous projeter quelques pas plus loin. La besogne ne marche pas. Le sentiment de rouler sur une route mal pavée. Pas besoin d’user de métaphores, vous voyez très bien ce dont je voudrais vous parler sans détour. Vous avez parfois besoin du regard de l’autre pour vous redresser. Vous êtes bien friable au regard de l’autre. Le chemin qui vous donne accès à lui n’est pas toujours le plus court. Comment faire taire alors la majorité qui est en vous ? Comment faire entendre la voix du plus friable ? Vous n’avez pas la priorité, autrement dit, vous n’avez pas d’autre choix que de vous frayer un chemin dans un environnement qui, selon les jours, s’avère hostile ou hospitalier. Aussi, vous ne savez plus très bien comment vous orienter. Dans la frénésie journalière, il est toujours possible de vous appuyer sur des automatismes. Maintes fois dans la journée, vous devez lutter contre l’envie de faire sauter les verrous. Certes, vous n’avez pas la priorité, mais vous avez toujours la possibilité de laisser passer votre tour. Est-ce qu’il y a de la place pour tout le monde ? Ça, je vous le demande. Il est des jours où vous avez envie de lâcher le volant et de fermer les yeux, pour voir jusqu’où… Mais non, le monde extérieur appelle une vigilance de tous les instants. Vous n’avez pas d’autre choix que de marcher dans les clous quand vous êtes piétons, et vous ne cessez de rouspéter contre les piétons quand vous êtes au volant. Quant aux vélos, ils slaloment entre voitures et piétons et sont devenus votre hantise. L’enfer, ce n’est pas forcément l’autre, le plus souvent, c’est vous. La tentation est parfois grande de sortir du manège et de rouler à contresens. À un moment donné, vous ne voyez plus les panneaux et percevez les passants comme des automates. C’est à se demander quelle est votre marge de manœuvre. Vous êtes bien sûr plus souvent agi que citoyen libre de ses mouvements. Quant à la question de l’auteur, elle suppose une autorité que vous réclamez encore et encore. À quoi bon tous ces efforts pour maintenir l’illusion d’être maître à bord ? Vous n’êtes pas maître à bord et ne recherchez pas plus la maîtrise que la performance. D’un moment à l’autre, vous sentez bien que vous n’êtes pas à l’abri de tomber en disgrâce aux yeux de vos contemporains. Vous êtes sur un siège éjectable.
Donc essuyez-vous les pieds avant d’entrer. Ne vous prenez pas les pieds dans le tapis dès l’entrée. Et maintenant écoutez-moi, j’ai la solution à vos problèmes :
«Une bonne communication de sol renforce votre image de marque auprès de votre client d’une manière originale et sympathique. Quelle que soit votre activité, un paillasson personnalisé valorise l’entrée de votre commerce ou de votre entreprise, lui donne une image de sérieux et de qualité. De plus, vous faites barrière aux salissures.»
Il n’y a pas à tortiller : essuyez-vous les pieds machinalement sur le paillasson où sont imprimées machinalement les lettres colorées : «Vous n’avez pas la priorité.» Il ne tient qu’à vous de faire de votre impouvoir une puissance d’agir. Maintenant, allez-y, entrez dans l’arène, entrez en disgrâce, ça ne fait même pas mal ou si cela vous fait mal, rappelez-vous que la douleur est le privilège des êtres vivants et qu’à tout moment celle-ci peut se convertir en désir. Vous n’avez pas la priorité, mais vous avez toujours la possibilité. Donc il ne vous reste plus qu’à fabriquer votre panneau et à le brandir aux yeux de vos contemporains, aussi performants soient-ils.
Ecrivez à la main avec un large pinceau pour que ça se lise de loin :

VOUS AVEZ LA POSSIBILITÉ

 

CÉDEZ LE PASSAGE

Normalement, je ne devrais pas avoir à vous le dire, eu égard mon grand âge, mais dans cette société de contrôle dans laquelle vous vivez, vos faits et gestes sont enregistrés, et même quand vous avez l’illusion de vous affranchir des codes et autres conventions, vous êtes exactement à la place qui vous est assignée, vos agissements sont devenus prévisibles, vos goûts formatés, vos escapades des sauts de puces dans une boîte fermée, vous feriez mieux de regarder autour de vous, et si je deviens un obstacle sur votre route, alors vous n’avez qu’à le contourner en accélérant le pas, vous avez beau être pressé, votre temps n’est pas plus précieux que le mien, bien que je ne sois plus une chose rentable, j’ai moi aussi fonctionné à plein régime et j’ ai eu l’illusion d’une énergie inépuisable, maintenant que j’approche de la fin de mon rouleau, mes sorties se font rares, je marche sur le trottoir qui longe ma rue comme sur un tapis roulant en panne, je tangue et marmonne dans l’indifférence générale, et quand vous me bousculez, vous me dites que vous ne m’avez pas vu, et moi je suis obligé de plisser les yeux pour vous voir, distinguer votre silhouette bondissante, vous devriez me céder le passage, mais non, vous êtes déjà en retard, vous avez d’autres chats à fouetter, votre mère dans un hospice, vous n’y pensez pas, jusqu’au jour où vous n’avez pas d’autre choix que celui de débourser deux milles euros par mois pour avoir la paix, vous rouspétez quand elle vous appelle au travail à n’importe quelle heure pour vous demander n’importe quoi, à votre insu vous avez imprimé son visage, ses gestes, car le processus du deuil s’enclenche bien avant la mort, à votre tour, vous entrez dans l’âge des deuils, le tournant de la quarantaine atteint, vous entrez dans l’âge des deuils, vous leur cédez le passage bien volontiers, à celles et ceux qui vous devancent sur cette voie rapide, «Ad plures ire, rejoindre le nombre, signifiait mourir chez les Latins», donc cette histoire de céder le passage n’est pas anodine, elle vous regarde de près, et ce qui semble faire obstacle sur votre route balisée n’est rien d’autre que la figure de votre proche parent qui vous indique le chemin qui vous reste à parcourir avant de devenir à votre tour un encombrant sur la chaussée, le jour des obsèques, le corbillard n’est pas non plus considéré comme un véhicule prioritaire et doit également se frayer un passage dans le trafic dense d’une capitale, le corbillard est devenu un véhicule banalisé, le vieux dans la cité une incongruité, c’est pour cela qu’il existe des maisons qu’on appelle des maisons de retraite, sortes de résidences surveillées dans lesquelles sont parquées les personnes âgées dans l’attente de l’ultime passage, ça ne fait pas beaucoup de bruit, un vieux, ses gestes sont ralentis, ça ne produit plus de richesse, ça coûte à la société, ça pose des questions auxquelles on ne sait plus très bien quoi répondre, alors on va au plus pressé, et l’on balise leur territoire restreint de panneaux visibles et invisibles, c’est pour cela que nous allons descendre dans la rue et arpenter les quelques mètres de trottoir qui nous séparent du Générateur pour brandir à notre tour nos panneaux faits main et nos slogans faits maison, des panneaux de signalisation convertis en panneaux de manifestation afin de témoigner de la réalité que nous vivons à l’abri des regards, aussi je vous serai reconnaissant de bien vouloir me regarder dans les yeux quand je vous tends le tract avec l’inscription : «Cédez le passage», «Ouvrez les maisons de retraite, elles nous tuent», «Cédez-nous le passage avant que nous ne stationnions là où vous savez», «Cédez-vous à l’illusion que le passage se fasse sans douleur», naissance et mort se regardent, une boucle se referme, vie et mort comme les deux faces d’un ruban de Möbius, une légère torsion et puis c’est tout. Allons, pressons, trouvons un pendant au «Cédez le passage» qui nous hisse à la hauteur de le fenêtre sur rue, une banderole hissée haut qui ouvre vos cœurs :

FRAYEZ-VOUS UN PASSAGE

05.01.13

Quand j’étais petit, je suis heureux. Quand j’étais petit, je suis déjà vieux. Quand j’étais petit, je me demande comment c’est quand on est grand. Quand j’étais petit, j’imagine que c’est mieux quand on est grand. Et puis, je suis devenu grand. Et puis, je ne me suis pas vu devenir grand. Maintenant que je suis grand, je ne suis pas plus avancé, je n’en sais pas plus que quand j’étais petit. Et déjà, je ne me souviens plus très bien de comment c’est quand on est petit. Ah si, quand j’étais petit, je dessine. Quand j’étais petit, je dessine parce que je n’arrive pas à me faire comprendre par les mots qui s’agglutinent dans ma bouche. Par le dessin, je me fais très bien comprendre. Aujourd’hui, je ne dessine plus parce que les mots ont pris le dessus. Aussi ça me rend triste d’avoir perdu le dessin, parce que les mots ne remplacent pas le dessin. Si je ne sais pas quel jour je suis, je sais tout du moins quel âge j’ai et c’est pas drôle tous les jours. Il y a des jours où je ne suis pas très sûr d’avoir l’âge que j’ai. J’attends quelque chose de moi qui ne vient pas. Quand j’étais petit, je suis déjà seul, bien que j’aie un père, une mère, deux sœurs, deux grands-mères, un grand-père, deux tantes, deux oncles, un cousin, une cousine. Entre-temps, j’en ai perdu en route. Le cercle familial se rétrécit. Ce qui m’arrive aujourd’hui, c’est comme si je le savais déjà petit. Il n’y a pas de raccourci. Quand j’étais petit, je suis triste des fois, pour rien, pour des broutilles. Je me fais un sang d’encre, je m’invente un dieu soleil, je balbutie des prières au fond de mon lit. Quand j’étais petit, je fais de mon mieux. Quand j’étais petit, j’ai peur, j’ai peur de ne pas y arriver. Déjà je recopie dans mon cahier pour apprendre par main et par cœur ce que j’ai à apprendre. Quand j’étais petit, je me casse le bras plusieurs fois, j’alterne le bras droit, le bras gauche, avec des broches dans l’os et des plâtres sur lesquels dessiner. Quand j’étais petit, j’ai les dents du haut qui avancent comme celles d’un lapin, je porte un appareil, avec un palais en plastique et un fil de fer devant, et une hirondelle la nuit avec un casque en tissu sur la tête pour tenir le fil, et un monobloc tout en plastique que j’expulse pendant la nuit. Quand j’étais petit, je deviens myope, je porte des lunettes. Quand j’étais petit, je suis circoncis et trempe mon zizi dans un bol Pinocchio devant mes sœurs. Quand j’étais petit, j’ai trois copains et plein de copines. Quand j’étais petit, mes parents se séparent. Quand j’étais petit, la maison se vide, père et sœurs s’en vont au même moment. Quand j’étais petit, je sens déjà le vide, le mien, celui de ma mère, ses yeux rougis. Quand j’étais petit, j’ai encore de l’énergie, je danse comme un sioux devant la maison et fais des feux autour de la maison. Quand j’étais petit, la tête me tourne et penche déjà un peu. Quand j’étais petit, je dis que je suis heureux et ça va déjà mieux. Quand j’étais petit, le temps me dure.

 
Chantier