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Arbre gris

Piet Mondrian, Arbre gris, 1911

Il y a d'abord eu la rencontre avec le tableau de Mondrian, "Arbre gris", daté de 1911. Et ses nombreux dessins d'arbres, dont j'avais deux cartes postales au-dessus de ma table de travail, alors que j'étais étudiant aux Beaux-Arts. J'y lisais les méandres d'un cerveau. Le thème de l'arbre solitaire a ainsi accompagné Mondrian tout au long de son cheminement artistique, avant que celui-ci ne le conduise à l'abstraction. Nourri de théosophie, il a radicalisé sa démarche et élaboré ensuite la doctrine du Néo-Plasticisme, principe général de l'Équivalence plastique – publiée dans la revue De Stijl en 1917.

 

Et puis, au printemps dernier, en traversant le Jardin des Plantes, je suis tombé sur cet arbre en fleurs, dont la silhouette m'a aussitôt fait penser aux dessins de Mondrian. Dans l'incapacité de le dessiner moi-même sur le motif, j'ai décidé, depuis déjà quelques semaines, de le prendre en photo à chaque fois que l'occasion m'est donnée de traverser le Jardin des Plantes.
Au printemps prochain, je trouverai peut-être la force nécessaire pour le dessiner. Depuis le temps que je m'entends dire : Je ne sais plus dessiner.
Un jour, bientôt peut-être, je recouvrirai la force propre au dessin. En attendant ce jour, je vais tenir le journal de l'arbre gris et de ses mues successives. La photographie se substitue ici au dessin.

 

La première fois que je l'ai vu, il m'est apparu en fleurs, tel un vitrail de fleurs, qui s'est éclairci au fur et à mesure – le temps de cadrer le regard.

 Vitrail de fleurs, 18.03.14

 Vitrail de fleurs, 18.03.14

 Arbre en fleurs, Jardin des Plantes, 18.03.14

Puis, je l'ai retrouvé cet automne, au moment de sa mise à nu. C'est ainsi qu'il est devenu "mon" arbre et que je pouvais dès lors le nommer "Arbre gris".

Auprès de lui, je trouve un abri, un point d'appui pour enclencher un processus : mettre en place un rituel à partir de lui, lui faire la fête. Cela correspond à un frémissement de mieux dans ma caboche, une transformation silencieuse dont je voudrais restituer ici des moments.

Arbre gris, 09.09.14


Arbre gris, 09.09.14

Me reviennent à l'esprit des bribes de textes du Parti pris des choses de Francis Ponge. À chaque relecture, celui-ci relance les dés du désir, m'apprend à voir.

 

Le temps des végétaux se résout à leur espace, à l'espace qu'ils occupent peu à peu, remplissant un canevas sans doute à jamais déterminé. Lorsque c'est fini, alors la lassitude les prend, et c'est le drame d'une certaine saison. 

Comme le développement des cristaux : une volonté de formation, et une impossibilité de se former autrement que d'une manière.

Zone de voisinage, 14.11.14

Arbre gris, 14.11.14

 Le temps des végétaux : ils semblent toujours figés, immobiles. On tourne le dos pendant quelques jours, une semaine, leur pose s'est encore précisée, leurs membres multipliés. Leur identité ne fait pas de doute, mais leur forme s'est de mieux en mieux réalisée.

— Francis Ponge, "Faune et flore", dans Le Parti pris des choses, 1942

Arbre gris, 18.11.14

Arbre gris, 18.11.14

Dans le brouillard qui entoure les arbres, les feuilles leur sont dérobées ; qui déjà, décontenancés par une lente oxydation, et mortifiées par le retrait de la sève au profit des fleurs et fruits, depuis les grosses chaleurs d'août tenaient moins à eux.
Dans l'écorce des rigoles verticales se creusent par où l'humidité jusqu'au sol est conduite à se désintéresser des parties vives du tronc.
Les fleurs sont dispersées, les fruits sont déposés. Depuis leur plus jeune âge, la résignation de leurs qualités vives et de parties de leur corps est devenue pour les arbres un exercice familier.
— Francis Ponge, "Les arbres se défont à l'intérieur d'une sphère de brouillard".

Écriture dans l'espace, 25.11.14

Le végétal est une analyse en acte, une dialectique originale dans l'espace. Progression par division de l'acte précédent. L'expression des animaux est orale, ou mimée par gestes qui s'effacent les uns les autres. L'expression des végétaux est écrite, une fois pour toutes. Pas moyen d'y revenir, repentirs impossibles : pour se corriger, il faut ajouter. Corriger un texte écrit, et paru, par des appendices, et ainsi de suite. Mais il faut ajouter qu'ils ne se divisent pas à l'infini. Il existe en chacun une borne.
Chacun de leurs gestes laisse non pas seulement une trace comme il en est de l'homme et de ses écrits, il laisse une présence, une naissance irrémédiable, et non détachée d'eux.
— Francis Ponge, "Faune et flore", dans Le Parti pris des choses.

Arbre gris, 04.12.14

Las de s'être contractés tout l'hiver les arbres tout à coup se flattent d'être dupes. Ils ne peuvent plus y tenir : ils lâchent leurs paroles, un flot, un vomissement de vert. Ils tâchent d'aboutir à une feuillaison complète de paroles. Tant pis ! Cela s'ordonnera comme cela pourra ! Mais, en réalité, cela s'ordonne ! Aucune liberté dans la feuillaison... Ils lancent, du moins le croient-ils, n'importe quelles paroles, lancent des tiges pour y suspendre encore des paroles : nos troncs, pensent-ils, sont là pour tout assumer. Ils s'efforcent à se cacher, à se confondre les uns dans les autres. Ils croient pouvoir dire tout, recouvrir entièrement le monde de paroles variées : ils ne disent que "les arbres". Incapables même de retenir les oiseaux qui repartent d'eux, alors qu'ils se réjouissaient d'avoir produit de si étranges fleurs. Toujours la même feuille, toujours le même mode de dépliement, et la même limite, toujours des feuilles symétriques à elles-mêmes, symétriquement suspendues ! Tente encore une feuille ! – La même ! Encore une autre ! La même ! Rien en somme ne saurait les arrêter que soudain cette remarque : "L'on ne sort pas des arbres par des moyens d'arbres." Une nouvelle lassitude, et un nouveau retournement moral. "Laissons tout ça jaunir, et tomber. Vienne le taciturne état, le dépouillement, l'AUTOMNE."
— Francis Ponge, "Le Cycle des saisons", dans Le Parti pris des choses.

Arbre gris, 09.12.14

Arbre gris, depuis le temps que tu es inscrit sur les parois de mon abri, c’est comme si je reconnaissais le tracé tortueux de tes branches. C’est pour cela que je décide de revenir vers toi à cet instant précis de ma vie. Dans l’espace du dedans, tu agis et ne cesse de te ramifier à mon insu. C’est de cet insu que je voudrais précisément faire quelque chose, pour sentir la vie dedans moi et au-dehors, pour respirer le même air que toi et émettre à mon tour quelques signes, quelques bras, quelques branches. Comme toi, arbre gris, je n’ai pas besoin d’élancer mes branches vers le ciel, comme toi, je suis attiré par le bas, balaye du regard le sol, ses débris. Comme toi, je voudrais apprendre «le langage des fleurs et des choses muettes». Tu es mon aîné et tu me survivras, s’ils décident de ne pas toucher à ton imposante ramure. Quand j’approche de toi, je me sens en présence d’un être familier. Je me penche pour entrer dans ton périmètre, franchis la maigre barrière de bois qui marque le seuil de ton antre. Je ne reste jamais très longtemps, te photographie en changeant d’angle à chaque fois. Je t’ai connu au printemps, tout de blanc vêtu. Je t’ai vu de loin, paré de fleurs grandes comme ma main. Ce jour-là, je n’avais pas d’appareil photo sur moi, je n’étais pas seul, je crois. Depuis, mes pas me conduisent vers toi chaque semaine et je décide de contempler ta mue, saison après saison. J’apprends à voir à tes côtés. Je ne dessine pas, alors je décide de t’écrire, car c’est aussi ta façon d’écrire dans l’espace qui m’émeut le plus. Tu te dénudes peu à peu à l’approche de l’hiver, le tracé de tes branches en est rendu plus lisible. Comme il a plu ce matin, tes branches sont devenues noires, comme calcinées, charbon de bois. Je ne suis pas le seul à te rendre visite. Ce matin, une valise trônait à l’entrée de ton antre, où une femme s’est faite prendre en photo par une amie, tandis que j’essayais de t’aborder sous un autre angle. Tu ne m’as rien dit, tu m’as laissé faire. Depuis, je te parle, décide de te parler, te confie mes pensées sans que celles-ci ne se mêlent à celles qui circulent dedans toi. Un jour, j’aimerais venir te dessiner, devenir muet à mon tour et restituer par un tracé malhabile au fusain la complexité de ton architecture. Tu m’apparais tel le squelette de mes pensées en allées, devenues minérales à force de ressassement. Comme toi, je répète les mêmes gestes chaque jour et il est des jours où je n’en fais pas lourd, et cela me pèse – tout ce vide dont je me sens empêtré. Tu es plus fort que moi parce que tu es arbre, et je suis homme.

André Bloc, Meudon, 1962

De l'arbre gris à l'espace du dedans conçu par André Bloc.
D'une écriture dans l'espace au contre-espace de l'abri.

 

Je regarde un arbre.
Tu regardes autre chose au loin.
Mais je sais que si je ne regardais pas cet arbre
tu le regarderais pour moi
et tu sais que si tu ne regardais pas ce que tu regardes
je le regarderais pour toi.

Il ne nous suffit plus
de regarder chacun avec l'autre.
Nous sommes parvenus
à ce que si manque l'un des deux,
l'autre regarde
ce que l'un devrait regarder.

Il ne nous reste maintenant
qu'à fonder un regard qui regarde pour les deux
ce que nous devrions regarder l'un et l'autre
quand nous serons nulle part.

— Roberto Juarroz, Poésie verticale, Fayard, 1980

 
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