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Pieds légers

François Durif, Pieds légers, 2012

Comprendre cette chance : le sol sur lequel tu te tiens ne peut pas être plus grand que ce qu’en couvrent tes deux pieds.

— Franz Kafka, Journaux

 

Tout ce qui est bon est instinctif : et, par conséquent, facile, nécessaire, libre. Ce qui est laborieux est suspect : le dieu est typiquement différent du héros (dans mon langage : les pieds légers sont le premier attribut de la divinité). 

— Friedrich Nietzsche, Crépuscule des idoles

 

Comprendre cette chance : le sol sur lequel tes deux pieds dansent n’est peut-être pas bien grand mais leur tracé t’ouvre à l’infini.

 

Comprendre cette chance : le sol sur lequel martèlent tes deux pieds n’est peut-être pas bien grand mais tu as besoin de sentir sa résistance pour rebondir quelques pas plus loin.

 

Comprendre cette chance : tu n’as pas besoin d’un espace très grand pour que se déploie devant toi l’espace du réveil.

 

Comprendre cette chance : la corde au ras du sol, tu n’a plus qu’à la parcourir, puisque la peur de tomber t’a quitté entre-temps.

 

Comprendre cette chance : la question du sens se résorbe à l’espace que tu occupes peu à peu.

 

Comprendre cette chance : la question du sens se joue dès lors à la surface du monde.

 

Comprendre cette chance : le monde est toujours déjà là.

 

Comprendre cette chance : il ne tient qu’à toi d’ouvrir les trappes intérieures en rendant l’épaisseur du temps par les ressources infinies du langage.

 

Comprendre cette chance : la chance serait l’art, l’art serait la chance.

 

Comprendre cette chance : gagner du temps en en perdant, te défaire de ce que tu as déjà fait, te délester enfin du passé.

 

Comprendre cette chance : sors du sous-sol, vois le jour, grimpe sur la table et danse.

 

Comprendre cette chance : saisis l’instant de la naissance du geste, renouvelle l’expérience, remets sans cesse en jeu ce que tu as fixé.

 

Comprendre cette chance : et si l’habiter, ce n’était qu’une succession de moments, un temps pour regarder les choses.

 

Comprendre cette chance : et si tout cela se résumait à « la recherche de la solitude par l’ouverture et le déplacement ».

 

Comprendre cette chance : plus besoin d’abri, tu es chez toi dans le monde, le monde est en toi.

 
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